Un pur-sang rétif s'échappe dans la nuit d'un hangar des zones de fret de l'aéroport de Tokyo. A ses trousses, lancés sur les pistes dans une course-poursuite éperdue, son propriétaire, Jean-Christophe de G., et ses assistants japonais, sous un ciel d'orage traversé d'éclairs. Au centre de son nouveau roman, Jean-Philippe Toussaint frappe un grand, un très grand coup, par la composition hallucinée et haletante d'une scène d'anthologie, véritable tour de force littéraire, d'une ambition et d'une audace inouïes, proprement prodigieuses. Des pages cinématographiques, sidérales et sidérantes, qui éclipsent toute la concurrence et démontrent, s'il en était encore besoin, toute l'étendue du talent éblouissant de l'auteur.
Où l'on retrouve, dans ce troisième opus, après l'élégance glamoureuse de "Faire l'amour" et la mélancolie somptueuse de "Fuir", une Marie pleine de classe, dont le narrateur est toujours épris, soit un couple perpétuellement voué à se fuir, se perdre et se retrouver dans les mêmes espaces géographiques - du Japon urbain aux criques ensoleillées de l'île d'Elbe. C'est toujours le même livre, la même histoire d'amour, la même coulée des sentiments - de l'impossible indifférence au rapprochement par degrés insensibles -, c'est toujours la même musique, portée par une écriture somptueuse et une douce malice, mais à l'image du pur-sang en furie, sauvage et indomptable - un cheval d'Apocalypse -, c'est une histoire à la dimension désormais apocalyptique, sur laquelle les éléments déchaînés vont s'abattre, une histoire d'orages, de pluies torrentielles, d'incendies dévastateurs, au sein desquels se débattent les hommes, les femmes et les animaux. Une histoire fragmentée et lacunaire, que l'écrivain, à travers un fascinant exercice de réécriture, dramatise par un éclairage violent, cru et irradiant, où domine la toute-puissance des forces aveuglées du cosmos. Un livre ensauvagé, à la beauté sublime et ravageuse.