C’est une histoire comme celles auxquelles on ne croit pas : ancien élève du Conservatoire de Paris, ingénieur du son de formation, Félix Féloche devient star punk en Ukraine, aussi facilement que l’on devient virtuose de la guitare : en y mettant beaucoup de doigts (et en prenant, de retour à Paris, des cours auprès de l’un des géants jazz du manche, Tal Farlow). Ensuite, il gère les affaires courantes, électrifie une mandoline, et se passionne pour la musique cajun, rapprochant la réalité des bayous de celle du périph’.
Après une auto-production (cinq titres) en carte de visite et galop d’essai, c’est cette Louisiane rêvée (et beaucoup d’autres horizons, en fait) que l’on retrouve dans
La Vie Cajun, premier album de vapeurs nocturnes, grondements étranges, et rythmes de bourlingueur. Un drôle de zydeco, pour tout dire, qui mène de concert contrebasse pépère et électronique multicolore, accordéon essoufflé et violon romantique, comme on sait être romantique en Roumanie.
Les chansons partent dans tous les sens, car la vie, c’est cela : parfois on raconte sa journée (
« Emilie »), ou sa journée est plus étrange qu’une nuit (
« Bon appétit shaman », et ce qu’on identifiera comme une stridente scie musicale), parfois on se laisse à rêver à quelque amour impossible (
« Reste avec moi »). Parfois on a des lettres mais cela n’avance pas à grand-chose (
« Darwin avait raison »), parfois la nonchalance vous laisse comme un vrai couillon (
« Laisse aller »). Et, parfois, on traverse Noël en plein été, comme ce
« Dr. John Gris-Gris John », enregistré de l’autre côté de l’eau, avec le sorcier de la Nouvelle-Orléans en personne, en hommage bien mérité à cet album (
Gris-Gris) sans lequel, suivant l’aveu même du chanteur, rien n’aurait été possible.
Féloche nous raconte tout cela d’une voix d’antipodiste, un peu fou mais très envoûtant, sur un air de valse ou de rock créole, et empruntant quelques bruitages aux dessins animés de Tex Avery. Il ne le fait pas seul, naturellement, battant le rappel de sa bande de copains parisiens, rameutant Sxip Shirey, conteur d’histoires et natif d’Athens (Ohio), ou l’invraisemblable icône punk gitane Alexander Sasha Pipa. Et il nous évite même de chercher la femme, nous offrant une visite sépia au royaume de
« Singing in the Rain » en compagnie de l’actrice Nora Arnezeder (le personnage d’une
Douce belle à se damner dans
Faubourg 36, c’est elle). Et comme un bonheur sensuel ne vient jamais seul, il semblerait que la chansonnette soit utilisée par un grand parfumeur de la place Vendôme.
On va vous dire : avec son univers décalé mais pas superficiel, original mais pas ésotérique, humain mais pas inconstant, Féloche le vaut bien.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story