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Itinéraire d'une jeune fille qui se cherche à travers les lieux et les liens familiaux, longtemps gagnée par le désir mais "sans amour", La Vie heureuse déroule les interrogations du quotidien d'un être "qui se sent à part", prend conscience d'une homosexualité au moment d'"entrer" dans la vie, avec derrière soi, un bagage fait dans l'insouciance et la légèreté. Malgré les masques de la fiction, en toute simplicité, Nina Bouraoui livre une autre facette d'elle-même, comme elle l'avait fait pour Garçon manqué. Et comme elle avait alors si bien réussi à décrire l'arrachement à la terre natale, le tiraillement des origines, elle réussit là encore très bien ce portrait, à la fois inquiet et pudique. --Céline Darner
Extrait
Avant, cétait le club Mickey, les gaufres, la digue de Rochebonne, la tour Solidor, les feux dartifice, la canicule de 76, lépidémie de poux, la Marie-Rose.
Avant, cétait lorage,, les feux de camp, les marées déquinoxe, les régates, le Coca fraise au sommet des falaises. Avant un rien mamusait. Je veux plus désormais.
Je traverse le barrage de la Rance. Je vais vite. Je cherche un visage dans la nuit. Je cherche un corps qui consolera. Je rentre à pied, par les champs de maïs et les chemins de terre. Je mennuie. Cest la peur qui manque, la peur des ombres et du vent dans les arbres, une peur denfant.
On dit quon peut attraper le sida par la salive, par la sueur, par les moustiques, à la piscine municipale, dans les toilettes des boîtes de nuit. Je ne le crois pas. Je sais que ça vient du sang et du sperme, cest tout.
Je mappelle Marie. Je viens de Zürich, Hochstrasse 30, quartier de Fluntern. Je déteste Zürich. Je déteste le lycée de Gockhausen. Je déteste le froid, la neige et je ne sais pas bien skier. Le proviseur, M. Portz, dit que je suis une fille violente et quil est encore difficile de mimaginer adulte. Saint-Malo est un paradis alors. Nous avons deux maisons de vacances. La plus petite fut longtemps à labandon. Le propriétaire ne voulait pas vendre. Jentendais des bruits. Javais peur des fantômes et des feux follets. Un clochard lhabitait. Ma grand-mère a réussi à acheter. Cest notre maison, la maison des cousins, avec un jardin, des sapins et des haies, près de la mer grise. Je dors avec Audrey dans la grande chambre, Julien dort sur le « pliant », à côté. La nuit, nous marchons pieds nus sur les graviers, comme des voleurs qui senfuient. Ma grand-mère est heureuse avec nous. Elle prépare des tourteaux, des galettes de sésame, du clafoutis. Les maisons sont gaies, toujours de la musique sur lélectrophone, Jimmy Somerville, Alan Parsons, les fenêtres ouvertes, les amis, la planche à voile dans le jardin, les serviettes de bain sur le fil, les chaises longues, le petit chien, dans nos jambes, dans nos bras, sur toutes les photographies.
Souvent, elle vérifie notre maison, la cuisine, le frigo, le gaz surtout et le linge. Elle nous appelle les « cocottes sales » avec Audrey, à cause des vêtements en boule.
On sort tous les soirs, Penelope, Rusty Club, lancés sur la route de Saint-Briac.
Cest lété, rien ne peut arriver.
Jai seize ans. Mon grand-père vient de Rennes. Ma tante Carol suit avec son mari et ses deux enfants, Sybille et Liz. Sur la table, du melon, du jambon cru, de la mayonnaise, des araignées de mer que jai choisies, encore vivantes, dans la glace du poissonnier. Cest ma fête, seize ans. Klaus Nomi avait le visage blanc et les lèvres rouges. Il avait une voix haute. Il chantait de la pop-opéra. Sa voix sur la voix de mon grand-père qui raconte, la bombe atomique, les soviets, la comète, François Mitterrand, laérobic, Véronique et Davina, les années 80, si dangereuses. Et nous qui ne pensons quà sortir. Les filles, si vous voulez cinquante francs, ma Buick est sale avec les allers-retours, le cabinet dentaire, ma mère, ma femme, Fougères, Paramé ; le jet deau, les enjoliveurs et les phares, les ailes de la voiture, comme un avion; cinquante francs, une entrée au Rusty, avec une consommation gratuite ou deux punchs qui font vomir chez les jumeaux de Saint-Lunaire ; cinquante francs, à la sueur de mon front. Jai le corps qui tremble. Joyeux anniversaire ma chérie, lEncyclopédie du cinéma Boussinot, avec ton physique, tu seras actrice, cest sûr, cours Florent, casting, Cannes ; je reçois aussi la bande originale de Furyo, un poster de Marilyn, une cassette, Propaganda, du parfum, Eau de Rochas, des parapluies en chocolat, Marquise de Sévigné.
Une seule personne est en danger ici : Carol. Nous faisons tous semblant. Carol est venue cet hiver à Zürich. Elle cherchait une solution, la diététique, un professeur, un traitement. Elle a adoré Zürich, le lac, les tramways, les gens polis, mon lycée près de la forêt, la brasserie Mövenpick, les grands magasins, Globus, Migros, le luxe de la Bahnhofstrasse, les santons, le chocolat de Sprüngli. Elle a adoré lappartement fait dun seul bloc, la terrasse, la cheminée en ciment, le noisetier où nichait un écureuil que je nai jamais réussi à attraper. Elle a fait un plan du lieu pour sen souvenir. Elle dormait dans ma chambre, moi sur le canapé-lit du salon. Je lentendais se lever la nuit. Elle vomissait à cause des rayons.
Carol est belle. Seul son regard a changé, le bleu de ses yeux a légèrement passé. Cest la dernière des filles, la plus blonde, la plus grande, comme une Américaine, en trench, en chemisette serrée, en mocassins Sebago et en Dock sides. Enfant, elle appelait ma mère, sa « petite mère ». Adolescente, elle lattendait à la sortie de la faculté avec des pains au chocolat, inquiète de sa nouvelle vie : ma mère, amoureuse, avait quitté sa famille. Il reste des photos de cette période, dans le jardin du Thabor, devant la grande maison blanche, près du café Hoche. Carol, la Méhari, les falaises de la Varde, le Sillon, la vitesse, les remparts, Serge Gainsbourg, leau à la bouche. Carol, sur le pont du voilier, port de Saint-Servan, avant les croisières, île de Jersey, île de Guernesey, avec ce bruit de câbles métalliques qui me suivra, longtemps, comme une voix fantôme.
Carol est malade. Elle savait, avant de consulter. Avant les examens. Avant dentendre Jean, son mari, « Jai les résultats, ils sont mauvais, cest foutu. » Un an de rémission, les noces dor des parents à Venise, les vacances de neige, Zürich, Pâques en Angleterre, la cuisine à refaire, la thèse à reprendre, le beau mois daoût, la mer. On ne meurt pas en été. Il y a ce voyage avec les enfants, prévu depuis longtemps. Le chirurgien est daccord. La petite na pas encore cinq ans. Il faut tenir. Pourquoi mon grand-père la regarde ainsi ? Pourquoi ma grand-mère quitte la table ? Laisse ta maman tranquille Liz, elle est fatiguée. Tu veux te reposer Carol ? Ça ne va pas ? Tu as mal au ventre ? Allonge-toi sur lherbe, tu seras mieux, le gâteau est servi, on vient, on te rejoint, tu nes pas seule, nous sommes tous là, au Pont, dans les villas que tu aimes tant. Cest le soleil, la fête, la voiture aussi, cette nationale mal fichue, les tournants, les embouteillages. Cest lémotion, toute la famille, manque ma mère, qui écrit, « Surtout ne dis pas à Carol que nous quittons Zürich, je ne veux pas quelle sinquiète. Je viendrai si ça ne va pas. »
Jean appelle le chirurgien qui a promis de rester à Rennes en août. Carol ouvre sa trousse de secours un coton, une seringue, son bras nu. Il faut occuper les petites.
Carol avait peur de perdre ses cheveux. Elle na pas changé, belle, un foulard sur la gorge, des sandales rouges, un jean, un tee-shirt blanc, des boucles créoles aux oreilles, une jeune fille, sauf sa main sur son ventre, sauf ce mot à son père : Ça recommence je crois. Carol comptait sur la Suisse, la recherche, les professeurs. Carol a cherché. La médecine douce ? Ce docteur à Paris ? Ce traitement naturel ? Lhôpital, lenfer, les salles dattente, les malades, la maigreur, les femmes en perruque, les examens, les résultats, lopération, couper, encore couper. On va y arriver, vous cicatrisez mal, vous souffrez ? La peau, ça tire ? Respirez, stop, reprenez. Il y a des cas dans la famille ? Cest mauvais, très mauvais, ça ne passe pas ; ça va vite, vous êtes jeune, trente-six ans, les cellules en profitent, les folles ; vous supportez les médicaments ?