Un petit village du Jura, pendant l'Entre-deux-guerres. Deux familles hostiles se font face : les Muselier, que dirige implicitement le fils cadet Arsène, garçon froid et décidé, et les Mindeur, dont les deux filles présentent les traits les plus opposés : d'une part, une sage jeune fille, Juliette, d'autre part, une nymphomane, Germaine. Le village connaît comme tant d'autres travaux des champs, rivalités familiales et querelles entre le maire et le curé ; il se distingue par la présence d'une divinité immortelle, la Vouivre, qui commande aux serpents, arbore un délicat rubis qu'elle a volé il y a deux millénaires à un guerrier teuton et présente la douce physionomie d'une séduisante jeune fille. Quand elle s'amourache d'Arsène et se fait plus présente dans la vie du village, chacun voit midi à sa porte : les uns comptent lui voler son rubis, les autres entendent lutter contre sa présence.
Quel bonheur de lecture que cette Vouivre (1941)! Le roman fait fréquemment penser à Zola, du fait de la sensualité sans fard des personnages et de la brutalité des situations, ou à Garcia Marquez, pour cette combinaison si naturelle de réalisme et de magie, mais ce mariage si miraculeux de satire, de moeurs rurales et de fantastique n'appartient qu'à Aymé. Dans ce texte inépuisable, on pourra, au gré de sa sensibilité, vibrer avec les belles histoires d'amour d'Arsène, de la Belette et de la Vouivre ou s'enthousiasmer pour les épisodes burlesques de la guerre religieuse (incroyable scène de la procession finale), rire de la figure impayable du fossoyeur Requiem, alcoolique qui croit avoir trouvé sa rédemption dans une douce innocente qui n'est en réalité qu'une vieille catin, ou pleurer le destin d'Urbain, domestique renvoyé à l'hospice quand ses forces le quittent. On devra en tout cas admirer le style, toujours élégant, précis et subtil, et la construction, qui est une merveille de composition. Plus je relis Aymé, plus je trouve qu'il nous a donné des chefs d'oeuvre dont la francité n'a pas d'équivalent : peu d'écrivains ont aussi bien incarné la personnalité de notre cher et vieux pays - ce qui explique peut-être qu'il soit aussi méconnu hors de nos frontières. Il doit être placé au plus haut dans notre panthéon littéraire du XXè siècle, au même plan que Proust, Céline ou Perec.