Si le titre de ce roman m'est d'abord apparu comme « tape-à-l'oeil », j'ai été saisie par l'annonce, sur la couverture, de la préface rédigée par Amin Maalouf.
Si un tel écrivain, pour lequel je nourris une admiration profonde et dont je dévore chacun des ouvrages, s'est commis à couvrir de sa réputation un tel roman, peut-être que sa lecture m'en réservera une surprise agréable?
C'est tout à fait ça.
Passionnant. Instructif, sans en être pour autant un réquisitoire ou verser dans l'exagération, le procès inutile ou la dénonciation de circonstance. Extrêmement bien écrit. Remarquablement bien mené.
Tout, de l'intrigue (brillante!), au style, aux innombrables références culturelles, culinaires à historiques, en passant par cette idée, improbable mais si riche, d'entre-croiser des regards sur un passé commun.
C'est pour moi une prouesse romanesque, qui réussit la quadrature du cercle en nouant histoire et regard sur un avenir que l'actualité nous presse de décider, en mêlant désespérance et soif de vie, désillusion et promesses de devenir.
Que l'auteur de ce roman soit turque, qu'elle ait baigné dans ces tourments de déni et de curiosité de soi, donne tout son sens à son ouvrage, et l'engagement de sincérité qu'elle y prend, à travers ses personnages, n'en est que plus précieux.
C'est un très bel ouvrage, qui dresse le portrait d'un pays à l'histoire méconnue, tant pour ses richesses, ses innovations, son éclectisme et l'ouverture à la différence qu'il a su manifester des siècles durant, que pour ses crimes et leur longue ignorance collective.
Elif Shafak donne envie de voir au-delà des préjugés sur un pays qui fut le coeur d'un multicultarisme dont l'Europe « éclairée » ne pouvait se prévaloir. Elle en dresse un portrait subtil, qui retrace parfaitement les hésitations de ce pays mythique entre deux mondes, entre Orient et Occident, entre chrétienté et islam. Son roman est magnifique puisqu'il rend le lecteur curieux.
Chapeau.