Il y a plusieurs bonnes raisons d'aimer le nouveau Où-est-le-bec : tout d'abord, depuis "Extension", c'est sa première rentrée en douceur, sans polémique (pas vraiment de sexe, pas d'attentats, pas d'idéologie particulière, un livre "soft" en somme et néanmoins profond), sans scandale, sans fanfares ni trompettes, et même dans une surprenante sérénité ; preuve, si besoin en est, qu'on a là un vrai livre plutôt qu'un coup médiatique bien préparé.
Ensuite, la maturité littéraire saute aux yeux dès les premières pages. Le style n'a jamais été aussi précis, clinique même, tranquille, sans fioritures, juste parfaitement houellebecquien en fait. L'obsession de la description est cette fois poussée jusqu'à un point quasi comique (si il y a un disque dur portatif, on aura son poids, sa taille, sa marque, le nombre de plateaux...) quitte à recopier des pages entières de Wikipédia, mais bon, depuis Lautréamont, ce procédé ne nous parait plus aussi étrange.
L'écrivain aimant l'alternance roman d'anticipation/roman social, c'est dans la deuxième catégorie que se situe cette nouvelle mouture, et c'est tant mieux car c'est là qu'il est le meilleur à mon avis, la surcouche idéologique de sa science-fiction n'étant pas vraiment à mon goût. Cette fois, il s'agit de raconter, comme il le fait souvent, la biographie d'un artiste, Jed Martin, sa traversée de la vie, ses quelques joies, ses nombreuses désillusions, et surtout son œuvre, dont la thématique est le conflit entre le réel et sa représentation, le livre prônant la supériorité de la seconde sur le premier, notamment grâce... aux cartes Michelin.
D'autres thèmes assez disparates sont abordés dans ce foisonnement aussi dense qu'une belle végétation : la vie et la mort certes, mais aussi l'architecture, l'art pictural, la France, la célébrité accidentelle, le déclin du capitalisme, l'évanescence des entreprises humaines, le rapport au père, l'euthanasie, le meurtre, les enquêtes policières (et il y en a une, certes minimaliste, mais intéressante)... L'histoire est aussi l'occasion d'introduire une idée géniale : mettre en scène Michel Houellebecq lui-même, dont l'autoportrait est un des moments les plus jouissifs de toute son œuvre, entre lucidité et sadomasochisme, mégalomanie consciente et assumée, autodestruction voulue et revendiquée. Et puis, bien sûr, les habituels croquages de célébrités (Beigbeder en artiste raté mais aimé des siens, Patrick Le Lay en Père Ubu aviné et grossier, Jean-Pierre Pernaut en visionnaire !), qui valent le détour. C'est, enfin, probablement son livre le plus drôle. Un humour stoïque, décapant, totalement maîtrisé. Éclats de rire à prévoir durant la lecture.
Peut-être "La carte et le territoire" est-il amené à devenir, comme "Les mots" pour Sartre, le livre préféré de ceux qui n'aiment pas Houellebecq...