Vaste fresque composée de dix courts romans (1300p. au total), la chronique des Pasquier (1933-1945) est le grand oeuvre de l'écrivain Georges Duhamel, rare exemple d'une personne ayant été secrétaire perpétuel de l'Académie française et président de l'Académie de médecine.
Fortement autobiographique, l'ouvrage nous dépeint la montée en puissance de la famille Pasquier de 1890 à 1925 environ. Il y a d'abord le père, Raymond, inoubliable figure de Don Juan et d'aspirant à la richesse et au savoir (il se fera tardivement médecin, se voudra écrivain, caressera l'idée de moter des affaires) et la mère courage, qui oublie les maîtresses de son mari pour se consacrer à ses cinq enfants. L'aîné, le personnage le plus réussi de la saga, je trouve, est Joseph, financier, brasseur d'affaires, homme de mots et de culots. Viennent ensuite le terne Ferdinand, fonctionnaire hypocondriaque et Laurent, médecin biologiste et alter ego de l'auteur. Concluent la progéniture l'éthérée pianiste Cécile et l'actrice Suzanne.
Les quatre premiers volumes de la chronique sont de loin les meilleurs car ils prennent nos Pasquier en leur enfance, au moment où les parents attendent l'héritage d'Amérique qui doit leur faire grimper l'ascenseur social, au moment où les enfants choisissent leur voie. On est ici dans le meilleur du roman bourgeois classique : habile composition, art du portrait, précieux arrière-plan sociologique, vivacité de la narration et sens de la formule. Puis l'on ressent que Duhamel ne sait trop que faire de ces personnages. Chacun des romans suivants ne traite plus tant des Pasquier que d'un moment de chacun d'entre eux : Laurent quitte le monde pour une imprimerie-phalanstère (Le désert de Bièvres, t.5), Laurent assiste impuissant à la rivalité entre ses deux maîtres spirituels (Les maîtres, t.6), Cécile fait face à une crise de couple (Cécile parmi nous, t.7), Laurent ne parvient pas à se séperer d'un préparateur de laboratoire incompétent (Le combat contre les ombres, t.8), Suzanne n'obtient pas le rôle de Cordélia (Suzanne et les jeunes hommes, t.9, de loin le moins palpitant de la série), Joseph se fait pour la première fois rouler (La passion de Joseph Pasquier, t.10, excellent).
Certes, la plume alerte de Duhamel, son sens de la formule et du portrait et ses parti-pris narratifs (changer de narrateur, passer à une narration épistolaire) ménagent l'intérêt et de beaux moments apparaissent ici ou là mais comme dilués, comme si le romancier n'avait pas su rassembler cette famille qui a explosé au fil des parcours des uns et des autres. Au final, une très agréable lecture.