Les fanatiques d'arts martiaux et de chambara connaissent sûrement Hara-Kiri et Rebellion ; les amateurs de fantastique ont peut-être Kwaïdan dans leur bibliothèque. Mais le grand oeuvre de Masaki Kobayashi (1916-1996), c'est cette incroyable fresque de 9 heures (trois films de trois heures, sortis entre 1959 et 1961), enfin éditée en zone 2 et où triomphe dans son plus grand rôle Tatsuya Nakadaï (Goyokin, le Sabre du Mal, Ran...). 1ere partie en 1940 en Mandchourie occupée : le héros essaie d'«humaniser » le fonctionnement d'une mine où travaillent des esclaves chinois et coréens. 2è partie : viré pour manque d'esprit patriotique, il rejoint l'armée où il subit un entraînement militaire proprement fasciste. 3è partie : à la guerre, ce soldat ordinaire est partagé entre l'envie de vivre et le renoncement.
Ce film est proprement hallucinant. Comme toujours chez Kobayashi, la mise en scène est au cordeau et le Noir et blanc d'une beauté irréelle, mais c'est le contenu qui est marquant : jamais on n'a aussi bien montré la difficulté à conserver une once d'humanité dans un environnement fasciste (1ere et 2è partie) ou mortifère (à la guerre). Des scènes d'anthologie, il y en a quinze dans ce chef d'oeuvre, que sa grande dureté ne permet pas de conseiller à tous les spectateurs : la décapitation de l'ouvrier chinois, l'instruction, la famine, le final incroyablement onirique et indélébile (est-il encore vivant ou déjà mort, il est impossible de le dire...).
Le film est assez mal vu dans le Japon actuel car il manifeste des tendances communisantes et constitue une charge dévastatrice contre le militarisme et l'impérialisme nippon. N'ayez pas peur de la durée et plongez dans ce terrible voyage au bout de l'enfer.