Dans les ouvrages de Richard Sennett, il n'est pas besoin de chercher bien loin pour trouver le romancier derrière le sociologue ou l'historien. A l'évidence, il ne souhaite pas seulement convaincre, mais aussi séduire, les deux étant peut-être liés pour lui. Le résultat est assez inimitable : on pourrait sans peine le consacrer Roi des détours, des longues argumentations tortueuses qui ressemblent à des déambulations sans queue ni tête mais qui au final dévoilent le calibrage parfait opéré par un guide volontiers espiègle et joueur (c'est le seul sociologue qui m'ait donné envie d'aller fouiller sa biographie). On est toujours bluffé dans ses livres, il est de ces auteurs qui prennent un certain plaisir à faire mijoter leur lecteur pour mieux les laisser scotchés sur place. Ce ne sont pas des livres faciles, peut-être que certains les trouveront peu rigoureux, mais ils sont incroyablement riches en suggestions, en interprétations, ils ont quelque chose de magique. Sennett mêle sans complexe les anecdotes, souvent autobiographiques, les entretiens sur le vif, les récits de baignade dans des bains turcs et les fruits d'une hallucinante érudition historique (PhD à Harvard, quand même...). Ses histoires sont souvent bien trop belles pour être totalement crédibles mais, en un sens bien précis, elles sont parfaites : il y a bien une méthode, une sociologie charnelle qui lui est propre, reposant peut-être sur le pari qu'il est possible de ressusciter par l'écriture certaines émotions, sensations et autres matériaux particulièrement friables. Il fascine, exaspère parfois (on trouve sur le web des critiques qui ne peuvent être inspirées par le seul désaccord avec ses arguments), mais il faut bien admettre que c'est sans doute, aujourd'hui, l'auteur qui réussit le mieux à retraduire la ville sensible, le lien entre la forme architecturale et les émotions, entre l'espace - public ou intime - et les corps. Tant qu'il s'intéresse à la ville ou au corps, le lecteur a des bases de repère : le flâneur urbain, décortiquant les espaces publics et les humeurs locales, se gaussant de la diversité et cherchant l'unité dans le chaos, a déjà ses lettres de noblesse, sa tradition, notamment avec l'école de Chicago. On pourrait être plus sceptique lorsqu'il applique la même méthode, largement introspective, à la sociologie du travail.
Dans La Conscience de l'½il, il est à son meilleur niveau. L'ouvrage insiste sur les jeux de l'intérieur et de l'extérieur, en prenant bien en compte ces " besoins contradictoires " qu'évoquait déjà Henri Lefebvre : " notre problème urbain est de faire revivre la réalité du dehors comme une dimension de l'expérience humaine ", écrit-il en introduction. La mise en perspective historique de nos villes est excellente et elle permet de mieux éclairer le plus contemporain de nos existences urbaines : le chapitre sur le " refuge ", de la ville médiévale aux manifestations gays du New York d'aujourd'hui, est fantastique ; son analyse sur le plan en damier dans les villes américaines est la plus éclairante que je connaisse ; ses développements sur le lien entre l'exposition des corps et l'utilisation du verre en architecture est merveilleuse. Faut-il trouver d'autres superlatifs ? Lisez-le, il y a pas mieux sur ce thème.