Il est des histoires que l'on porte, et on ne le sait pas. Jusqu'à ce qu'elles s'imposent. Il est des silences qui cachent, et sont nécessaires. Jusqu'au jour où il faut les briser. Il est des hontes et des blessures longtemps portées. Qui, d'un coup - quand l'histoire prend le pas sur le silence - sont transformées.
«Pendant des années, je ne me suis pas posé de questions», dit Olivier Balez. Il savait que son frère, Eric, était malade. Il savait que cette maladie, cataloguée sous le nom étrange de MICI, était grave. Mais elle ne se voyait pas. Le mal rongeait Eric. Il ne l'affichait pas, n'en parlait pas. Il faisait comme si de rien n'était. La famille savait, mais respectait le secret et se taisait.
«J'ai toujours détesté parler de cette maladie», dit Éric qui, dans une autre vie, orchestra le développement d'une entreprise de plus de cent personnes. Pourquoi ? «La honte.» Très vite alors, il enchaîne. Les mots lui coûtent. Parce qu'ils sont crus, parce qu'ils sont vrais : «C'est une maladie de pipi caca.»
Comme des milliers d'autres en France, Éric est touché par un mal appelé «maladies inflammatoires chroniques intestinales», soit MICI. Plus précisément, il a contracté la maladie de Crohn, un mal insidieux qui, année après année, atteint l'ensemble du système digestif, de la bouche à l'anus, et dégénère parfois en cancer.
Éric se transforme alors en magicien. Il joue, s'amuse, fait disparaître, apparaître, réapparaître. Il devine, il trompe. Avec art, talent et charme. Jusqu'au jour où la glace magique est brisée : Éric apprend qu'il lui reste «trois mois». Il doit dire, range sa baguette d'illusionniste et se met à nu. Son frère Olivier réalise alors. D'un coup, dit-il, «tout est arrivé» : «Je ne m'étais pas posé de questions et je me suis trouvé rattrapé par le temps perdu.»
Le temps perdu a son utilité. Il est celui qui permet d'apprivoiser l'histoire que l'on porte en soi, sans encore le savoir. Olivier porte l'histoire de son frère, l'histoire de la maladie d'Éric, l'histoire d'une famille. Il la porte au point d'en avoir «mal au ventre».
Au début, Olivier n'a pas vraiment de projet. Il devine qu'il faut raconter l'histoire d'Éric, leur histoire, mais il n'est pas convaincu. Il hésite. Plonger est toujours intimidant. Il se retrouve en apnée. Ses jours se fondent dans ses nuits. Les mots d'Éric, ses gestes, ses attitudes, ses blagues, son courage, ses silences et ses craintes ne le quittent plus. Olivier vit avec son frère et sa maladie, en symbiose.
Au fil de son travail, juste et vrai, Olivier progresse à une vitesse étonnante. Nous le publions en album parce que l'histoire d'Éric et des siens doit être partagée, parce que les crayons de couleurs sont aussi des baguettes magiques.
Patrick de Saint-Exupéry