La perspective revendiquée par R. Guénon est incomparablement vaste puisqu'elle prétend se situer du point de vue de la tradition originelle, source de toute métaphysique; son panorama est suprahistorique en ce qu'il souhaite dépasser la seule histoire profane. Ce pérennialisme entraîne un manque de sympathie pour les multiples courants de pensée en science et en philosophie, mais aussi pour l'ésotérisme populaire du vingtième siècle. Sa lecture du devenir humain à la lumière du schème métaphysique de l'Un et du multiple est éclairante: de l'Un, représenté par la tradition primordiale, le monde a toujours procédé plus avant dans son processus de matérialisation; d'où, selon Guénon, nombre des déviations modernes (humanisme, pragmatisme, science industrialisée, etc.). En revanche, il est plutôt troublant de constater que suspendre le cheminement spirituel de l'homme à une contemplation pure amène l'auteur à considérer l'action, l'enseignement exotérique et même la morale et la discussion comme des déchéances. Contrairement à maints courants mystiques, les éléments exotériques ne sont donc pas perçus comme des préalables essentiels en vue d'une contemplation envisagée comme terme. Cette dévaluation marquée de l'action explique notamment pourquoi Guénon ne parle pas d'applications fâcheuses de l'autorité spirituelle; l'appartenance à la Tradition devient un point nécessaire et suffisant. Ce livre virulent et rigoureux est néanmoins porteur de questionnements qui n'ont rien perdu de leur actualité.