Sous-titré "Essai sur l'impuissance des élites à se réformer", cet ouvrage du fondateur de la sociologie des organisations française a pour ambition d'expliquer pourquoi les élites françaises ne parviennent pas à réformer les organisations qu'elles dirigent et de suggérer les moyens à mettre en oeuvre pour qu'elles y parviennent. Mais il ne s'agit pas d'un catalogue des solutions toutes faites. En effet, Michel Crozier se définit comme un "homme-problème" par opposition aux "messieurs-solution" ; contrairement à ces derniers, il estime qu'aucun problème organisationnel ne peut être résolu a priori : il faut chaque fois partir à l'écoute des acteurs sur le terrain pour définir le problème avant d'envisager comment il peut être résolu. Logique, dira-t-on, mais cette démarche n'est qu'exceptionnellement mise en oeuvre car nos élites n'apprennent pas à procéder de la sorte. C'est bien au niveau de leur formation que le problème se pose, car dans un monde aussi complexe que le nôtre, la véritable intelligence ne réside pas dans la capacité à emmagasiner de l'information et à imaginer des solutions alambiquées, mais à filtrer l'information et à poser les problèmes :
"L'absurdité française, c'est de croire que la formation des ingénieurs comme machines à trouver des solutions est la bonne formule pour former des dirigeants qui auront surtout comme tâche de déterminer quels sont véritablement les problèmes"
Cette manière de considérer le problème m'a séduit. Quoique publié en 1995, l'ouvrage me semble n'avoir rien perdu de son actualité : nos élites se heurtent toujours à des conflits majeurs parce qu'elles n'écoutent pas ceux qu'elles dirigent. Pour se défendre, certains invoqueront leur respect des formes institutionnelles de concertation - le fameux "dialogue social" - mais comme l'explique l'auteur, ce n'est pas se montrer ouvert et constructif que de jouer à la surenchère avec des syndicats qui représentent à peine 8 % des salariés, jusqu'à ce que la situation se bloque et qu'il faille recourir à des consultants payés des fortunes pour imposer des solutions sans lendemain car venues d'ailleurs...