Bel essai sur la crise financière. Ce livre me semble faire le tour de la question ou plutôt le tour des questions que chacun a pu se poser depuis trois ans sans noyer le lecteur dans les détails trop techniques. L'importance est ici d'avoir bien voulu mettre le doigt sur tous les points qui font mal. Ceci suffira amplement à alimenter un débat sans tabous.
Quelques grands thèmes abordés : Qui porte la responsabilité de la crise ? D'abord les banquiers et les membres de la haute finance internationale. Leur avidité, leur cupidité, leur malhonnêteté, leur cynisme, leur inconscience, leur irresponsabilité, leur incompétence, parfois leur bêtise et d'une façon générale leur nocivité sociale absolue atteignent une démesure qui n'a d'égale que le montant des pertes qu'ils ont causé ou des sommes qu'ils se sont appropriées. Soit. Mais Lordon nous rappelle opportunément que ces parasites n'ont pu prospérer et agir sans retenue que parce que des politiques leurs ont ouvert à fond les vannes. En France, les socialistes portent largement le chapeau de la mise en place de l'ultra-libéralisme national : Beregovoy, Delors, Roccard, Fabius, Jospin, etc. tous y sont allés de leurs lois libérales par petites touches successives dans différents domaines. L'actuelle amnésie de leurs méfaits ne réduit pas leur responsabilité. Qu'on trouve ces mêmes gens dans les instances du FMI et de la Banque Mondiale est d'ailleurs hautement significatif. Il est clair que l'ultra-libéralisme n'est ni de droite ni de gauche. La droite classique qui le soutient très naïvement par anticommunisme primaire ne peut y retrouver ses petits (travail, famille, patrie, morale, religion) et la gauche classique bobo et consort en approuve sans retenue certains aspects. A méditer (lisez Michéa).
Ensuite, après avoir présenté le chantage des « compétents » à mériter primes et bonus parce qu'ils le valent bien, l'auteur propose quelques pistes pour socialiser le crédit sans pour autant tomber dans l'étatisme rigide. Il rappelle que le salaire ne peut en aucun cas être une simple variable d'ajustement, que le salarié constitue une bonne partie du consommateur collectif nécessaire au fonctionnement du système, et que le remplacement des effets du sous-salaire par le crédit est un cul-de-sac avéré (cf. sub-primes). Pour lutter efficacement contre la dictature actionnariale, il préconise la limitation réglementaire des profits (le SLAM) selon des modalités très bien détaillées.
La dernière partie de l'ouvrage sur l'argumentaire libéral actuel -notamment l'antiprotectionnisme- est très intéressant. Que cet argumentaire matraqué par les média soit particulièrement faible, désavoué par les faits et qu'il continue à être martelé par nos dirigeants est problématique. On ne peut s'empêcher de penser à la fiction de Jack London, « le talon de fer » : à court d'arguments crédibles face à Ernest, le représentant du grand capital clôt la discussion. Le temps de noyer le poisson par de vaines arguties est échu ; celui du déclenchement de la violence brutale des dominants contre les dominés est arrivé. Lordon montre cependant la résistance globale des peuples à la mondialisation politique. Il s'oppose ici aux thèses de Hillard dont j'ai récemment parlé. Ce point est à creuser.
F. Lordon, directeur de recherche au CNRS représente bien le courant économiste hétérodoxe, très minoritaire au sein de la discipline. Le discours est accessible mais rigoureux, plein d'humour, qualité rare dans la profession. Avec celui des auteurs comme Sapir, Jorion, ou Todd, il démontre que la réflexion théorique sur les origines de la crise du capitalisme et les moyens d'y remédier est bien avancée. Malheureusement, cette réflexion n'est pas encore arrivée jusqu'aux oreilles des hommes politiques.