Jacques Sapir étonne ses lecteurs ouvrage après ouvrage. Ce grand économiste, libre, engagé, est un chercheur scrupuleux, enseignant, docte, intelligent. L'homme en outre est courageux, vertu qui se fait rare chez les économistes attitrés des media, ayant perdu le sens de l'indépendance, privilégiant les intérêts bien compris de leurs employeurs (souvent des banques) au détriment d'un exposé libre. Jacques Sapir est directeur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et à l'université de Moscou.
Le mythe qu'il entreprend avec succès de démolir est celui de la "mondialisation heureuse" chère aux imposteurs de tous poils et trafiquants d'influence. Jacques Sapir n'est pas le premier économiste à démontrer qu'il s'agit d'un mensonge (étymologie du mythe). Paul Bairoch l'avait brillamment démontré dans un ouvrage
Mythes et paradoxes de l'histoire économique naturellement pris en grippe par tous les libre-échangistes. L'auteur sait donc qu'il va heurter des tabous d'autant plus puissants que distillés depuis 30 ans (par la grâce de l'infâme Jacques Delors dès 1983) et intéressant la frange de la population qui accélère son enrichissement de manière flagrante, soit le 1% des pays occidentaux (qui aux Etats-Unis contrôlent 20% du PIB par exemple). Il analyse ainsi avec profondeur les causes et conséquence de la crise de 1929 : "La lecture rétrospective de la contraction du commerce international des années 1930 qui met en accusation les politiques protectionnistes et les dévaluations se trompe - de bonne ou de mauvaise foi- de cibles. Quant à prétendre que ces mesures économiques auraient été à l'origine de la Seconde Guerre mondiale, il faut soit une profonde méconnaissance de la nature du nazisme et du fascisme - et l'on rappelle qu'il y a dans l'Allemagne nazie une dimension pathologique spécifique- , soit une mauvaise foi qui est du même ordre que celle des auteurs négationnistes." (p.129)
La globalisation a été voulue politiquement avec à son origine une préférence optée pour le traité de Bretton Woods contre celui proposé de la Havane, contre Keynes. L'auteur, après avoir exposé les raisons pour lesquelles elle ne s'est libéralisée que dans les années 1970 apporte deux explications à son développement :
1/ Une globalisation marchande due à l'adaptation des grande firmes occidentales et japonaises au modèle de multinationales ; course à la taille par la croissance organique et la croissance externe (acquisitions d'entreprises). Le commerce mondial s'est développé non pas suivant les principes erronés de Ricardo mais entre des sous-ensembles; "le commerce international ne s'est pas fait au départ par une spécialisation des avantages relatifs mais par plusieurs spécialisations techniques entre firmes" (p.67)
2/ "L'ouverture a été conçue par les classes dirigeantes de ces pays afin de baisser la pression que les salariés exerçaient au début des années 1970 sur les profits. Ceci a pris une ampleur particulièrement importante avec l'ouverture sur les pays d'Afrique du Nord et d'Asie, puis avec le mécanisme d'intégration des anciens "pays de l'Est" à l'Union Européenne. Derrière le discours sur la "contrainte extérieure" puis sur la "solidarité européenne", se cache le projet très construit de revenir sur les principales conquêtes sociales des années 1950 et 1960."
La concurrence faussée du fait de l'absence d'homogénéité entre les pays commerçant entre eux (cf. la triche chinoise brillamment démontrée par Antoine Brunet in
La visée hégémonique de la Chine - L'impérialisme économique) a conduit à créer des pressions déflationnistes sur les salaires, à générer du chômage (qui alimente la déflation salariale) : un chômeur sur 2 en France est la victime de la globalisation. L'indice Balassa de la France (rapport commerce international sur PIB) est passé de 34% en 1987 à 63% en 2008 !
Un chômeur sur 2 sans oublier le coût du stress qui est estimé entre 2 et 3% du PIB ! Avec un taux de chômage divisé par deux, les comptes sociaux sont équilibrés et la dette publique stoppée. Où réside l'intérêt de la majorité des citoyens ? La réponse n'est certainement pas à trouver dans la poursuite d'une politique suicidaire d'un Euro fort qui implose (les taux bas, offerts par l'Allemagne aux pays adhérents de la zone Euro en contrepartie d'une monnaie forte sont devenus des chimères pour la Grèce, le Portugal, l'Espagne et bientôt la France).
Jean-Paul Fitoussi avait déjà révélé que la croissance économique s'était réalisée au détriment des salariés (
Le débat interdit). Jacques Sapir va plus loin en analysant la composition même de la masse salariale, de son évolution, des modifications substantielles apportées à cette dernière qui faussent les comparaisons dans le temps. Ainsi les rémunérations des employés -chers payés - des charges d'agents de change, acquises par les banques, ont été converties en salaires. Le secteur tertiaire, essentiellement financier et communication, a ainsi vu croître de manière spectaculaire le salariat ; élément de distorsion dans l'analyse de sa valeur relative au PIB. La globalisation a appauvri les salariés. En revanche, il a violemment enrichi la frange des 1% de la population, avec quelques résistances en France, mais à noter une étonnante situation en Allemagne (12% du PIB) qui est devenue identique à celle des années 1936-1937, en pleine période du nazisme.
Attention à bien analyser la différence entre salaire médian et salaire moyen. Le salaire moyen peut progresser grâce à l'augmentation du salaire des très riches (il progresse de 12% par rapport à 1996). Le salaire médian en revanche, celui perçu par la moyenne des salariés, stagne depuis 1996 (+2,5% par rapport à 1996).
Jacques Sapir constate que la démondialisation a déjà commencé. Il alerte les politiques et les citoyens sur la nécessité de contrôler ce mouvement, chemin qui n'est pas du tout pris par nos dirigeants. Sortir de l'Euro : non, si l'on repense la monnaie non pas comme unique, mais comme commune (autorisant les nécessaires ajustements de parité monétaire / dévaluations), dans une zone économique protégée (protectionnisme). Mais la sortie de l'Euro nous sera imposée si les dirigeants se cramponnent à l'idéologie de l'inflation zéro (stabilité des prix), objectif premier de la mission de la Banque Centrale Européenne (qui n'est pas celui du plein emploi) "admirablement" bien servie par le fossoyeur Jean-Claude Trichet sans prendre en compte notamment la stratégie de "cavalier solitaire" menée par l'Allemagne depuis le début des années 2000 (dumping social pour augmenter ses exportations réalisées essentiellement avec les pays de la zone Euro) et l'effondrement des économies sud-européennes (dette incontrôlable qui impliquera une restructuration et donc un abandon partiel du principal). Alors nous irons à l'implosion dans une société non préparée à cela... qui interviendra au plus tôt à la fin 2011 et au plus tard au printemps 2012, en pleine période électorale en France (sans commentaire).
Il est nécessaire de reprendre le contrôle de notre monnaie, pour contrôler notre dette. Les disparités sociales, structurelles, fiscales entre les pays de la zone Euro ont démontré que le postulat d'une monnaie unique était faux. Reprendre l'initiative politique et ne plus subir comme nous l'avons fait depuis 30 ans est une nécessité. L'auteur indique plusieurs voies dignes d'un grand intérêt politique.