Le film le plus controversé sur le Christ, peut-être l'un des moins bien compris aussi, ou mal interprété. Un film en tout cas qui fait un bien fou en notre époque de retour du remugle religieux, des dogmes hystériques et de tous les arrière-monde. Parenthèse : Scorsese voulut devenir prêtre bien avant de choisir le cinéma, l'accuser de simplisme ou de réduction me semble un brin prétentieux.
Il s'agit donc ici de montrer un Jésus humain. Pas seulement ! Scorsese s'intéresse à la *partie* humaine mais ne renie en rien la partie divine, s'inscrivant ainsi dans une tradition nestorienne plutôt que dans un arianisme sacrilège. Deux natures qui se livrent une guerre sans merci, dans laquelle Jésus croit pouvoir choisir son camp. Humain, c'est à dire un Messie en éclosion, et non tombé du Ciel, tout frais et immanent. Humain, c'est à dire aussi écrasé par le doute, le désir refoulé, la peur - peur de sa propre âme et du gouffre qui la sépare du monde des hommes. Blasphème, mais premier coup de génie !
Deuxième coup de génie : s'être enfin éloigné de l'image d'Épinal d'un Jésus doux prophète pastoral et pacifiste. Si ce fut sans doute le cas jusqu'à la rencontre avec Jean le Baptiste sur le Jourdain, Scorsese n'hésite pas à appuyer bien fort sur... le révolté. Révolte contre lui-même d'abord, pour se purifier ; révolte ensuite contre Jérusalem, l'homme, le monde et toute création coupée de la voix divine. "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive, pousser le père contre le fils, la mère contre la fille", ce sont là ses paroles mêmes, on le sait.
La dernière partie, somptueuse, renvoie au titre : la dernière tentation, la tentation d'une vie normale. Jésus est libéré de la croix par un (faux) ange-gardien. L'ancien Messie trouve enfin la paix en lui-même et par conséquent dans le monde. "L'harmonie entre la Terre et les cœurs, c'est cela le royaume de Dieu" lui souffle l'ange pour introduire son propre mariage. Pour info, Scorsese n'est pas le seul à avoir eu cette idée, on la trouve mot pour mot chez Cioran (que Scorsese n'a probablement pas lu) dans le chapitre "La désertion du Christ" de sa première œuvre "Sur les cimes du désespoir". De ce retour post mortem et symbolique du Christ sur Terre, Scorsese en profite pour tirer une magistrale accusation de l'illuminé Paul de Tarse, menteur et véritable instigateur du christianisme dogmatique naissant. Savoureux. Bien sûr, le film ne s'arrête certainement pas sur un plat éloge du bonheur terrestre, il raconte bien au contraire l'étape finale de l'accomplissement messianique. La boucle est bouclée et l'Histoire peut commencer.
Niveau réalisation, la mise en scène multiplie les moments d'orfèvre, Scorsese est imparable dans le choix des angles, des lumières, des ambiances, assurant ainsi la crédibilité totale de son œuvre.
En bref, l'une des plus puissantes et des plus exhaustives évocation du Christ, personnelle sans doute, et pourtant d'une justesse sans égal.