Ce livre traite d'un sujet d'actualité, qui est peut-être le plus actuel des sujets de nos sociétés modernes occidentales. Notre rapport au temps est piégé dans une spirale d'accélération constante et atteint aujourd'hui un degré que l'on peut qualifier d'urgence permanente. La dictature de l'urgence s'est implantée dans notre mode de vie à travers l'obligation du "tout plus vite" et tout "tout de suite". A tel point que le progrès n'est souvent plus mesuré que par notre capacité à faire plus en moins de temps.
GF décline cette dictature de l'urgence en deux composantes principales, le "culte de la vitesse" et le "culte de l'instant", qu'il analyse chacune en détail. On pourrait sans doute y ajouter le culte de la saturation de notre temps (c'est à dire la suractivité choisie), mais GF ne va pas jusque là pour des raison indiquées ci-après.
Le sujet de l'urgence a déjà été traité récemment par plusieurs essayistes, dont bien sûr Harmut Rosa dans son traité "Accélération: une critique sociale du temps", mais également Jean-Louis Servan-Schreiber dans son ouvrage alarmiste intitulé "Trop vite !". Dans ce dernier livre, JLSS nous proposait un état des lieux très détaillé du phénomène d'accélaration du temps, mais n'allait malheureusement pas très loin dans l'analyse des causes ou des remèdes (cf mon comm du livre de JSS). J'étais donc particulièrement impatient de lire le livre de GF, espérant y trouver le complément à celui de JLSS.
De fait, "La dictature de l'urgence" propose effectivement une réflexion plus aboutie et une analyse plus fine des causes et des effets de cette course folle vers le court-termisme et l'immédiateté. En revanche, le livre de GF est clairement volontairement recentré sur la vision et l'analyse du phénomène en rapport avec l'action publique, elle même liée à la dictature du marché dans nos sociétés libérales. Les aspects psychologiques et sociologiques, qui font que les masses populaires se sont engouffrées dans cette accélération du temps, ne sont pas vraiment traités ici à l'exception de quelques réflexions éparses. Cette volonté de GF de focaliser son propos sur l'aspect politico-public du phénomène est à l'évidence une stratégie en prévision des élections présidentielles de 2012. Il ne s'en cache pas lui même puisque les dernières pages du livre sont consacrées à nous livrer ses réflexions sur ce que devrait être la prise en compte de ce sujet sociétal dans la campagne électorale, tant pour la gauche que pour la droite.
Le livre est structuré en 3 parties: 1) connaitre, 2) comprendre, 3) vouloir.
La 1ère partie est une description des faits qui montrent que l'urgence est devenue notre mode de vie à part entière. GF s'appuie largement sur les travaux antérieurs, et développe tour à tour les aspects qui relèvent de la vie personnelle, professionnelle et publique. Si vous avez lu Servan-Schreiber ou Rosa, vous savez déjà tout ça, mais vous trouverez néanmoins dans ce livre quelques éléments nouveaux, notamment sur l'évolution des entreprises, l'organisation du travail, l'évolution de la justice par exemple.
La 2ème partie est une analyse très poussée des causes et effets de l'urgence. Elle traite notamment de la révolution numérique (les nouvelles TIC), de l'emballement des "règles" du marché (qui ne s'arrête jamais et opère 24/24) et de l'affolement des valeurs morales de l'individu (montée en flèche du matérialisme et consumérisme). GF y montre que c'est l'effet cumulé de ses causes qui amplifie le phénomène, et créé l'emballement du processus. Les effets de cette hégémonie de la vitesse et de l'instant sont à la fois positifs et négatifs. Ils sont passés en revue de manière très pertinente, pour aboutir au constat que le bilan net est plutôt négatif et que la dictature de l'urgence s'exerce au détriment des générations futures. Il faut donc en sortir !!
La 3ème partie propose donc logiquement les pistes de réflexions pour "déserrer la contrainte de l'urgence et redonner du sens au temps". Ce chapitre est résolument orienté vers les remèdes collectifs, l'action publique et le rôle du politique. Il ne traite pas des choix individuels puisque ceux ci relèvent bien sûr de l'individu. Ce chapitre est sans doute le plus difficile à lire. Il est plutôt rédigé à l'intention des politiciens et apparentés. GF y parle beaucoup de Sarkosy et de sa façon de gouverner en "sprint ininterrompu", de la dualité politique dépassée entre "action" (la droite) et "immobilisme" (la gauche), de la décroissance et du "slow movement", de l'excès des sources d'information et de l'excès d'information (au risque de ne plus rien pouvoir exploiter)... Au final, GF suggère que le salut ne peut venir que d'une volonté politique de décélération régulée. Les autres acteurs responsables pour tout ou partie de la dictature de l'urgence, le marché et les individus, en sont a priori incapables.
Ce dernier point est particulièrement intéressant, et il me laisse un peu sur ma faim. J'aurais aimé trouver un développement sur les facteurs psychologiques, sociétaux et sociologiques qui font que l'individu semble piégé dans cette spirale infernale dont il ne peut ou ne veut pas sortir. GF nous explique que "l'urgence (publique/politicienne) trouve son origine dans une demande réelle ou supposée de l'opinion (des individus donc), mise en tension par le couple médias-sondages". Ce besoin vital d'urgence est il donc individuel, c'est à dire véritablement (physiologiquement) ressenti par l'individu, ou virtuel, c'est à dire entretenu par les médias, les marchés, le consumérisme, etc...? Est il si "urgent" que ça d'avoir des informations en temps réel sur des évènements qui n'ont/n'auront aucun impact sur notre vie d'individu ? L'urgence individuelle n'est elle pas simplement une envie exacerbée et irrésistible, savamment orchestrée par les acteurs de la société de consommation ? Voilà des interrogations qu'il était intéressant, je pense, de soulever, ce qui aurait donné une dimension supplémentaire au livre. Mais GF n'étant ni psychologue, ni sociologue, ne pouvait pas traiter cet aspect. Dommage il me faudra donc encore attendre...
Ce n'était pas ma volonté initiale d'écrire un commentaire aussi long et verbeux, mais le sujet me passionne. Si c'est votre cas également, je vous encourage certainement à lire ce livre, qui offre une analyse véritablement détaillée et documenté de ce sujet si actuel et si dérangeant, même si l'analyse est parfois incomplète et toujours orientée comme j'ai tenté de l'expliquer. Soyez néanmoins préparés à lire certaines pages à deux fois tant les idées développées peuvent être subtiles ou contre-intuitives.
"La dictature de l'urgence" ne constitue pas LE livre de référence sur le sujet, mais certainement une excellente contribution qui fait bien avancer la réflexion. Quatre étoiles donc, mais ne vous précipitez pas sur ce livre(comme suggéré dans le commentaire de "crew.koos"), il n'y a pas d'urgence ultime, et mieux vaut être dans les meilleures dispositions d'esprit pour le lire !