Comme d'habitude, les films de Fritz Lang sont très sombres, pessimistes, et ses histoires ont quelque chose de foncièrement désespérant. Traumatisé par l'Allemagne nazie qu'il a fui au début des années 30, Lang réitère sa pensée au sein même de la démocratie américaine: Où que l'on soit, quel que soit le régime politique de son pays, il est impossible de faire confiance à la nature humaine, aux institutions, à sa famille, à ses amis, et mêmes à ses propres instincts... L'homme est rongé de l'intérieur, à la fois ange et démon, broyé par mille et une contradictions. Quand bien même il voudrait faire le "bien", il finirait par faire le "mal"...
Dés½uvrée parce que son fiancé vient de rompre avec elle, la jeune employée du central téléphonique de Los Angeles, Norah Larkin (Anne Baxter) accepte l'invitation d'Harry Prebble (Raymond Burr), un portraitiste jovial et frivole. Elle part le retrouver dans une boîte de nuit de banlieue, le Blue Gardenia. Le pianiste de jazz et crooner Nat King Cole interprète quelques thèmes langoureux. L'ambiance est plutôt détendue. Lumières tamisées, volutes de cigarettes, décontraction. Désabusée, Norah écoute ce beau parleur de Prebble et noie son chagrin dans quelques verres. La suite est bien sûr prévisible. Prebble invite la jeune femme chez lui. Dans l'état où elle se trouve, elle ne sait refuser. L'appartement est luxueux, Prebble est plutôt sympathique... Mais quand celui-ci tente de profiter de la situation pour l'embrasser, elle se débat... La lutte est interminable. Elle finit par s'emparer d'un tisonnier et frappe mortellement son agresseur. Je ne raconterai pas la suite.
Ce film noir de Fritz Lang, à dominance de gris, fut tourné entre Règlements de comptes (1952) et La Cinquième Colonne (1954). Comme dans La Femme au Portrait (1944), le thème est celui de la victime devenue meurtrier. "Blue Gardenia" reste un assez bon film de Lang, mais la "griffe" de son auteur n'est pas aussi palpable que dans ses précédents longs métrages. On y ressent une certaine lassitude. Il n'a pu y mettre tout ce qu'il voulait. Comme si le grand cinéaste allemand exilé aux Etats-Unis n'avait pas tous les moyens pour faire son film. A son apogée à la fin des années 40, le film noir s'est vite essoufflé au début des années 50. Les derniers films, du moins une majorité d'entre eux, ressemblent davantage à des sous-produits de série B. "Blue Gardenia" n'échappe pas à ce constat. Le scénario est assez intéressant mais semble avoir été bâclé ou amputé de quelques scènes. Et si Richard Conte est excellent dans son rôle de journaliste cherchant à aider la jeune coupable, Anne Baxter en fait des tonnes (la scène du téléphone ou encore celle du restaurant). Erreur de casting? Malgré tout, Lang tient son film. Il exploite à son avantage quelques plans expressionnistes d'une beauté remarquable. Nicholas Musuraca est alors à la photographie...
Bref, faute d'un scénario solide et d'acteurs convaincants, Blue Gardenia reste un petit film, en deçà de la qualité d'autres films noirs de la période américaine du cinéaste (cf. "La Femme au Portrait", "Man Hunt", ou encore l'excellent "House By The River").