Je rêvais depuis longtemps d'écrire : voilà enfin le premier livre de Philippe Jaenada au niveau du
Chameau sauvage et de
La grande à bouche molle : et bien c'est fait, je suis content.
Philippe Jaenada s'est décidé à bosser un peu, et franchement il était temps. Ce roman, on sent qu'il l'a travaillé de la première à la dernière ligne, à la fois dans la construction, l'humour et l'histoire, toujours dans son style si particulier et si réjouissant. Un style qui ne plait pas à tout le monde, surtout aux purs littéraires, très dérangés par son emploi jadis paroxystique des parenthèses, des littéraires qui par définition n'ont jamais entendu parler d'une formule de calcul Excel. Et pourtant, j'ai rarement lu un auteur au pouvoir d'évocation aussi puissant, parvenant à transformer la réalité ordinaire en pure poésie. Une sorte de petit frère de Houellebecq qui n'aurait pas (encore) perdu sa capacité d'aimer, même s'il prétend le contraire.
Le livre est centré sur Bix, avatar de l'auteur, mais s'intéresse à beaucoup d'autres choses : un conte semi oublié dans lequel un enfant nait de l'union d'un ours et d'une paysanne, un clochard, un génie du poker toxicomane, et beaucoup d'autres sujets cocasses qui donnent beaucoup de corps au livre.
C'est comme d'habitude un mélange d'auto-fiction et de fiction, à plusieurs niveaux. On sent bien qu'il y a la dedans un fond de vérité et de sincérité (les bars, l'alcool, la lucidité) mais bien malin qui pourrait dépatouiller le vrai du faux, l'embelli de l'imaginé, l'expiatoire de l'exploratoire.
Pour rester parfaitement honnête, la fin du livre est moins réussie que son début, mais elle reste agréable à lire, pour peu que vous ne soyez pas allergiques aux écrivains avinés et libidineux.
C'est surtout le livre d'un écrivain plein de nostalgie, de regrets, réaliste mais toujours vivant, en proie aux affres d'une grosse crise de la quarantaine. On appelle ça le demon de midi. Chez Jaeneda, le démon est bourré, mais on rigole bien.
Quelque part entre désabusement, existentialisme, joie de vivre et soif d'une liberté perdue (ou gâchée), "la femme et l'ours" est le meilleur livre de Jaenada depuis La grande à bouche molle, un livre drôle, limite désespéré, mais jamais désespérant.