La Flibustière des Antilles (Anne of the Indies), est un très beau film de Jacques Tourneur, édité ici dans la Collection Grands Classiques du Cinéma Américain dans une très belle édition avec des bonus intéressants.
Anne Providence est au début du 18è siècle une femme pirate, capitaine du Sheba Queen. Elevée par son mentor, Barbe Noire, elle fait régner la terreur dans les Caraïbes, pourchassant inlassablement les navires anglais sans faire de quartier même lorsque leur équipage se rend, pour venger la mort de son frère, tué par ces mêmes Anglais.
Le film commence par un gros plan sur une main qui raie de la liste des navires tous ceux qui ont eu le malheur de croiser la route d'Anne Providence, la main du destin qui clôturera d'ailleurs le film par la même scène. Un nouveau bateau anglais est coulé, l'équipage qui s'est pourtant rendu est jeté à la mer. Un prisonnier des Anglais s'apprête à subir le même sort, mais, interrogé par Anne Providence, est épargné et inscrit sur le rôle d'équipage du vaisseau pirate. Il s'agit de Pierre-François, qui se dit capitaine d'un vaisseau corsaire capturé par les Anglais. Anne Providence tombe amoureuse du capitaine français, devient femme grâce à lui. En (re)trouvant sa féminité, ne court-elle cependant pas à sa perte ?
Comme le fait valoir à juste titre Pierre Berthomieu dans son commentaire de 17 minutes qui figure en bonus du film, La Flibustière des Antilles, c'est deux films en un.
Un très beau film de pirates, tout d'abord, pour lequel Jacques Tourneur s'est inspiré de l'histoire vraie d'Anne Bonny et Mary Read, deux femmes pirates adjointes du célèbre capitaine Rackham, dont le récit des aventures nous est parvenu notamment par un livre de Defoe, l'auteur de Robinson Crusoë. Tous les ingrédients d'un très beau film de pirates y sont magnifiquement exploités : une succession de batailles navales, de traversées d'île en île, la recherche d'un trésor, la vie sur terre et sur mer des équipages, de splendides couleurs et de l'action. Tourneur s'est beaucoup documenté et a visiblement pris beaucoup de plaisir à tourner, un peu comme s'il s'était mis au défi d'être capable de tourner des films de tout registre. Il s'agit incontestablement de l'un des plus beaux films de pirates jamais tournés, rivalisant sans problème avec des films comme L'aigle des mers, Le cygne noir ou Le vagabond des mers.
Mais La Flibustière des Antilles est aussi une tragédie de l'amour féminin. Une femme très masculine, capitaine d'un vaisseau pirate exclusivement masculin, impitoyable, dominatrice, s'éveille peu à peu à la féminité au contact de son captif et s'expose alors à la trahison et à la jalousie, la fidélité à son amour au risque de sa perte.
Tourneur fait une fois de plus la preuve de son immense talent, capable de s'adapter à tous les genres, grâce à un admirable sens du récit, la mise en perspective d'une tragédie irrémédiable enclenchée dès la rencontre de la femme pirate et du capitaine français, l'utilisation avisée des symboles (symbole de la robe pour la féminité, choisie par le capitaine français dans le butin au début du film alors que Anne Providence s'empare d'une épée, puis revêtue par elle et enfin par sa rivale, la femme de Pierre-François) et à l'utilisation flamboyante du technicolor.
La Flibustière des Antilles est aussi un sommet de la musique de film, composée ici par Franz Waxman, qui associe à chacun des personnages principaux un thème musical caractéristique, le thème de Barbe Noire, celui du capitaine Pierre-François, du médecin philosophe du Sheba Queen, et deux mêmes pour Anne Providence, celui de la pirate et celui de la femme, qui s'entremêlent et se chassent selon l'occasion.