Je considère Jean-Pierre Le Goff comme l'un des brillants intellectuels français de notre époque. Son ouvrage
La barbarie douce : La modernisation aveugle des entreprises et de l'école est véritablement révolutionnaire, en ce sens qu'il s'abstrait des cultures ostracisées libertaires, néolibérales, destructrices du lien social et citoyen (sur le plan du travail, son analyse renforce celle du professeur Dejours
Suicide et travail : que faire ?).
Ancien activiste de gauche, engagé dans Mai 68, sociologue de formation, l'auteur a mûri comme tous ceux qui ont toujours recherché la vérité, en profondeur, quitte à se blesser l'âme dans cette quête éperdue. Me vient à la pensée Gérard Chaliand, dans le registre de la géopolitique, qui recoupe celui exploré par Le Goff, dans
Mémoires : Tome 1, La pointe du couteau. Il y a bien sûr d'autres penseurs issus d'un engagement à gauche qui fut prenant, comme Jacques Sapir, Emmanuel Todd et qui sont si intéressants à entendre, contrairement aux sectaires rances, cabrés sur leurs délires idéologiques refusant le réel, comme ces nouveaux philosophes et autres dérivés situationnistes, marxisants ou non, trotskistes professionnels du marketing des idées, dont la vanité et la vacuité est dénoncée dans l'ouvrage "La gauche à l'épreuve : 1968-2011".
Premier constat sans appel : la gauche s'est réfugiée dans l'après-Mai 68 dans la construction d'une image morale inattaquable. Cependant "l'affaire DSK" a fini d'écrouler ce mythe :
"'L'affaire DSK' a été vécue comme un 'tremblement de terre', non seulement parce qu'elle rendait brutalement caduque une stratégie électorale supposée victorieuse mais, plus fondamentalement, parce qu'elle mettait directement en cause une idée clé de la gauche qui structure son identité depuis longtemps et constitue comme un point aveugle de certitude : la gauche dispose d'une supériorité morale sur ses adversaires, elle est en quelque sorte la dépositaire de l'idée du Bien." - p.9
Cette croyance constitue d'ailleurs un obstacle à son renouvellement. La Gauche a dérivé en se déconnectant de l'Histoire, refusant tout héritage, au nom de valeurs libertaires affirmées lors de Mai 68, se livrant au confort d'un certain communautarisme accepté par une attitude en surface tolérante, acceptant l'Autre de principe par la négation de soi, le refus de s'assumer, d'assumer son Histoire, celle de sa citoyenneté - ceux qui n'entrent pas dans ce mouvement étant relégués à la qualité de "Beaufs", de sous-citoyens. La common decency, dont le thème est si cher à Jean-Claude Michéa (
Le complexe d'Orphée : La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès) qui rejoint l'analyse sociétale de Le Goff, a disparu. Les tenants de la Gauche ne cherchent plus à comprendre l'Histoire (qu'ils ignorent massivement) mais à la juger, se posant comme héros de temps révolus, d'histoires passées, réussies ou non, mythifiées, simplifiées, révisées : dérives du tiers-mondisme, de la haine de soi par des groupuscules brandissant le racisme comme étendard, le colonialisme, faussant l'histoire, refusant le réel : a-t-on un jour téléphoné à ces réactionnaires (inscrits dans le coeur de la Gauche) que la France n'est plus colonialiste ? que l'Occident représente un modèle de civilisation qui n'a plus le monopole (Chine, islamisme modéré), qui n'a plus cours, qui est sur la voie de la descente ? A-t-on fini de considérer ces falsificateurs héritiers des "Touche pas à mon pote" et autres mouvements sectaires comme des humanistes ?
Sous Mitterrand : "Un nouveau moralisme culpabilisateur, bien différent de celui du passé, voit le jour : il érige en nouveau dogme l'adaptation aux évolutions, et intègre 'l'éthique' et les 'valeurs' comme signe de distinction." -p.121. Il sera naturellement soluble dans le libéralisme, le libre-échangisme, l'affairisme, le bougisme et le relativisme des "valeurs".
"Le parti socialiste peine à se démarquer clairement d'un gauchisme diffus, reste symbolique d'une mauvaise conscience que le communisme a incarnée en d'autres temps. A l'opposé de ce que furent antérieurement les 'forces vives de la nation', ce néogauchisme développe une 'victimisation' et un misérabilisme grossier, répandant une image des démocraties tout entière marquée du sceau de la domination et de la régression sociale généralisée." -p.134
A laisser le champ libre de la politique aux communicants, en perdant toute valeur, engagée dans une destruction identitaire, maniant la "langue de caoutchouc" mieux encore que la Droite, qui a abandonné toute prétention à moraliser la politique, la gauche est en danger. Saura-t-elle reprendre le goût de la réflexion intellectuelle ? se questionner ? se laisser remettre en cause par les intellectuels qui en défendent encore les valeurs (historiques) ? Trop de confort matériel (aucune distinction entre la droite et la gauche dans les mouvements du public vers le privé, passant par un Etat accaparé au service d'intérêts particuliers -cf.
L'Etat prédateur : Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant de James K. Galbraith, trop de conformisme dans les schémas de pensée ("l'engagement éthique et humanitaire se substitue à la réflexion et à l'engagement politiques dans la plus grande confusion" -p.217 ne présagent rien de ... révolutionnaire.
Une Gauche à la dérive en vue d'attaquer les élections présidentielles ne rassurera pas son électorat. Comment en 3 mois pourrait-elle se repenser dans ses fondations ? Comment un parti de carriéristes politiques, conformistes, bourgeois, peut-il s'exposer au risque de se penser ? Je n'imagine plus que même Emmanuel Todd, qui aimerait bien que cela se produise, ne parvienne encore à y croire.