LA GRANDE BOUFFE est un film passionnant, un de ceux que l'on regarde systématiquement jusqu'au bout, même si on le connaît. C'est un film, on le sait, qui a beaucoup choqué, divisé (interdit au moins de 18 ans en 1973). Je n'irai sans doute pas jusqu'à écrire de Ferreri est un esthète. La maison, le décorum, renvoie à l'idée qu'on se fait d'un bordel de luxe, et à l'origine sociale de ses occupants : de bons et riches bourgeois, dont on imagine qu'ils ont grandi avec des codes, des principes. Mais ils en ont marre. Les carcans explosent. En finir, mais en finir en beauté. C'est à dire, se permettre tout ce qu'on nous interdit dans la bonne société : de la bouffe, avec les doigts, gras, si possible, des rots, des pets. Et bien sûr, du cul. Une orgie, une vraie, à la romaine ! A en crever... Et l'idée de la mort rôde durant deux heures. La mort est là, mais on n'ose la nommer. Le film cocasse, truculent, vivant, se révèle être une tragédie, morbide, l'agonie scrutée au microscope.
Le précédent commentateur a magnifiquement parlé du personnage joué par Andréa Ferréol. Je rajouterai par contre une chose, et pas des moindres. L'atout du film. Ce qui participe aussi de son magnétisme : les comédiens. Le quatuor est fabuleux (les personnages portent le prénom des acteurs) et Andréa Ferréol, qui logiquement aurait être écrasée par cette troupe, existe pleinement. Elle est superbe. Elle rayonne. Quelle acrice ! Je l'adore ! On a à l'écran ce que je considère comme deux des cinq plus grands acteurs du monde : Marcello Mastroianni, et Michel Piccoli. Quel bonheur de les voir ensemble. Noiret et Tognazzi complètent cette troupe incroyable, qui se prête avec justesse et apparente facilité, aux exigences perverses de leur metteur en scène. Marco Ferreri réalise sans doute son film le plus célèbre, mais aussi le plus réussi, dont les dialogues français sont signés... Francis Blanche.
LA GRANDE BOUFFE est à ranger aux côtés du DERNIER TANGO A PARIS ou ORANGE MECANIQUE, des oeuvres fortes, dérangeantes, jugées malsaines. Finalement, ces films sont très sains, au contraire. Remercions leurs courageux auteurs, ils ont défriché le terrain.