Si une antique civilisation extraterrestre, aujourd’hui disparue, laissait derrière elle quelque trace – un vaisseau, une base orbitale, des artefacts de toutes sortes – qu’en ferions-nous ? Ou plutôt : que pourrions-nous en faire ? Car si l’on admet volontiers qu’une autre forme de vie que la nôtre puisse exister, comment ne pas admettre qu’elle puisse avoir un langage si différent du nôtre qu’il nous serait impossible de l’appréhender ?
C’est ce qu’Arthur Clarke et Frédérik Pohl – auteurs respectifs et, pour cette raison, respectés, de Rendez-vous avec Rama et la Grande Porte – se proposent de décrire, chacun à leur manière.
Arthur Clarke, l’un des auteurs de S.-F. les plus brillants de sa génération (à l’origine de la théorie des satellites géostationnaire, ses compétences scientifiques n’ont d’égales que son talent pour les utiliser dans ses textes), considère le problème sur un plan des plus cartésiens : rigoureux, scientifique jusqu’au bout de sa plume, il décrit à la fois la découverte d’un vaisseau galactique inconnu, Rama, et les réactions d’étonnement, de stupeur, d’incompréhension, des quelques hommes chargés de percer le mystère de Rama.
Frédérik Pohl, lui, ne fait qu’utiliser cette idée en toile de fond pour s’attacher à décrire l’homme plutôt que ce qu’il découvre. La Grande Porte, c’est un astéroïde façonné il y a des millions d’années par une antique race extraterrestre aujourd’hui disparue : les Heechees. La Grande Porte renferme des milliers d’astronefs programmés pour rejoindre des points à travers l’univers. Broadhead, le héros de Pohl, est un homme comme les autres. Transparent, il est le reflet de toute l’humanité, et sa confrontation avec la Grande Porte, ses mystères, ses dangers, le rendent d’autant plus humain qu’il cristallise l’ensemble des peurs ancestrales : la peur de l’inconnu, de la solitude, de la mort, de la différence.
Broadhead a travaillé toute sa vie dans les mines alimentaires du Wyoming, et n’espère pas en sortir. Jusqu’au jour où la chance paraît enfin lui sourire. Détenteur d’une petite somme d’argent gagnée à la loterie, pour lui, pas question de rester là : pourquoi la chance ne lui sourirait-elle pas à nouveau ? Pourquoi ne pourrait-il pas gagner des millions alors qu’il vient juste d’en gagner quelques milliers ?
Broadhead décide donc de partir pour la Grande Porte et de tenter sa chance comme prospecteur.
Etre prospecteur, c’est comme jouer à la roulette russe. On peut tout gagner… mais aussi tout perdre. Sa vie aussi. Surtout sa vie. Et souvent.
Etre prospecteur, c’est accepter d’embarquer à bord d’un des milliers de vaisseaux que contient la Grande Porte et de partir pour une destination inconnue. Inconnue parce que personne n’a encore compris le langage des Heechees et que si les instruments de bords définissent clairement, dans le langage des Heechees (quel que soit celui-ci), la destination programmée, personne n’a jamais pu les traduire. Christophe Colomb aurait-il compris à quoi pouvait servir une cassette vidéo sans avoir auparavant la technologie lui permettant d’en comprendre le fonctionnement ?
Ne connaissant rien des Heechees ni de leur mode de langage ou d’écriture, les prospecteurs prospectent, tâtonnent, tentent leur chance. Cela réussit parfois. Pas souvent. Mais ceux qui réussissent sont des rois.
Broadhead a dû découvrir quelque chose, lors d’un de ses voyages. Revenu sur Terre, il est milliardaire et séduit toutes les femmes en leur racontant ses aventures. N’empêche : il retrouve régulièrement son analyste, un ordinateur, et ensemble ils revivent ces moments de souffrance et de douleur.
Le texte est double : un dialogue entre Broadhead et Sigfried, l’ordinateur-analyste, et une narration : celle du voyage de Broadhead. Les deux facettes du récit résonnent entre elles, apportant au récit toute la richesse qui manque aux récits de Clarke malgré leur implacable logique : la richesse des émotions.