On ne présente plus John Keegan, célèbre historien militaire britannique, auteur de nombreux ouvrages à succès tel l'Anatomie de la bataille, qui infléchit considérablement l'histoire militaire de la fin du XXème siècle. Le dernier livre que j'avais lu de lui, un des plus récents, sur la guerre en Irak, m'avait déçu. Ce n'est pas le cas de son dernier ouvrage, traduit par Perrin en français et sorti en 2009, sur la guerre de Sécession, ou American Civil War en anglais, qui me laisse une meilleure impression, bien qu'imparfaite. Ici, encore une fois, il fait oeuvre de vulgarisation sur un conflit, qui reste, en définitive, peu connu du public français malgré la traduction de la somme de James Mc Pherson chez Robert Laffont ou des travaux d'André Kaspi, historien français, par exemple.
Dès l'introduction, Keegan pose les grandes lignes du propos : la guerre de Sécession est une énigme, dans le sens où elle pouvait être évitée, les Américains étant, depuis l'Indépendance, les champions de la conciliation. Mais ils étaient aussi hommes de principes, or ces derniers divisaient de plus en plus les hommes du Nord et du Sud du pays. La guerre de Sécession fut donc une véritable guerre civile, et en tant que telle elle fut également particulièrement inflexible. En quelques semaines, les Etats-Unis se transforment en champ de bataille, avec des armées d'amateurs de part et d'autre : la victoire sudiste à Bull Run, en juillet 1861, donne confiance au Sud et démoralise le Nord, entraînant la prolongation du conflit et la fin de l'espérance en une guerre courte -un schéma que l'on retrouvera en 1914. Dès lors, chaque camp mobilise toutes ses ressources dans une guerre qui devient totale. Le Nord l'emporte quand des généraux comme Grant et Sherman imposent leur stratégie, à savoir saigner à blanc le Sud en tuant ses soldats et en vivant sur le pays, ce qu'est incapable de réaliser Lee, pour le Sud, sur le théâtre d'opérations oriental. Par ailleurs, une autre énigme du déclenchement de la guerre réside dans le fait que le Sud est beaucoup moins puissant que le Nord, menant donc un conflit du faible au fort.
Keegan traite son propos par des chapitres à la fois chronologiques et thématiques, retraçant les causes et les grandes phases de la guerre, tout en évoquant des points particuliers. Dans les causes du conflit, il souligne que le Nord et le Sud s'étaient considérablement éloignés l'un de l'autre depuis la guerre d'Indépendance : "l'institution particulière" (c'est ainsi que l'on nommait l'esclavage au Sud) avait bien fini par créer deux sociétés différentes, qui se comprenaient de moins en moins. La guerre civile embrase tout le territoire, repoussant les limites connues du facteur géographique dans les opérations militaires (on compare souvent l'étendue du territoire confédéré à celle de la Russie de l'époque). Paradoxalement, les deux armées en présence, composées au départ d'amateurs et "d'officiers du dimanche", sont devenues en 1865, après 4 ans de guerre, les plus efficaces, sans doute, du monde de leur temps. Les deux dirigeants, Lincoln et Davis, connaissent des difficultés différentes dans leur conduite de la guerre : le premier peinant à trouver un général compétent, le second disposant de plusieurs bons tacticiens mais d'aucun véritable stratége. Sur le plan géographique, la guerre s'étendit à tout le territoire américain car l'objectif n'était, justement pas géographique : un des buts recherchés est tout simplement la destruction des hommes, de l'armée ennemie.
Les chapitres abordant le conflit lui-même n'apportent rien de fondamentalement nouveau : il faut dire que la bibliographie anglo-saxonne sur le sujet est pléthorique (contrairement à celle de Keegan, qui ne se limite qu'à peu d'ouvrages finalement : c'est peut-être, d'ailleurs, une faiblesse). Les derniers chapitres, qui redeviennent thématiques, sont sans doute les plus intéressants : ainsi celui sur la guerre maritime, où comment la Confédération tente de renverser la situation désespérée du blocus nordiste par l'action des raiders et du premier sous-marin opérationnel, le Hunley. Sur l'engagement des soldats noirs dans les rangs de l'Union et même de la Confédération (puisqu'il y en eut), Keegan se livre à des analyses quasi-psychologiques qui rejoignent un peu ses travaux antérieurs. Est-on obligé de le suivre lorsqu'il affirme que les Noirs de l'Union eurent du mal à combattre certains Sudistes particulièrement haineux à leur encontre (tous les Noirs capturés, même blessés, étant quasi systématiquement exécutés) ? Sans doute non. En revanche, il insiste certainement avec raison sur la formidable résilience de ce que l'on appellerait "l'arrière", y compris au Sud, où les chances de gagner la guerre deviennent quasi nulles dès la fin de 1862. Le chapitre sur les blessés mérite aussi d'être lu, car il marque le passage des Etats-Unis dans la médecine de guerre moderne, une expérience qui ne sera pas perdue lors de l'entrée en guerre en 1917, malgré de nombreuses difficultés et l'impréparation initiale. Dans le chapitre sur les généraux, Keegan se répéte quelque peu car il évoque déjà beaucoup les personnalités des grandes figures nordistes et sudistes dans les chapitres chronologiques. Cependant, il insiste sur le rôle de Grant et Sherman, qui furent sans conteste les artisans de la victoire du Nord -alors que plus loin, Keegan affirme que l'Union n'a gagné que par le nombre et sa puissance matérielle, ce qui est contradictoire. Le fait est que le Sud ne produisit aucun stratège -comme Grant- et aucun visionnaire -comme Sherman- capables de renverser la balance du conflit. Les batailles de la guerre de Sécession sont avant tout des combats d'infanterie : les Etats-Unis n'avaient pas de tradition de cavalerie comme arme de choc à l'image de l'Europe, et l'artillerie n'a joué qu'un rôle secondaire. En revanche la guerre de Sécession se caractérise par un développement original, que l'on retrouvera plus tard : l'érection de retranchements, systématique dans les deux dernières années de la guerre, et qui annonce les tranchées de la Grande Guerre. Les pertes du conflit ne sont pas dues à la puissance de feu, dans leur grande majorité, mais aux maladies, ce qui rattache la guerre de Sécession aux conflits traditionnels puisque tel sera le cas jusqu'à la Première Guerre mondiale.
Keegan tord aussi le coup au mythe de la "cause perdue" en concluant sur l'idée que le Sud ne pouvait pas gagner la guerre de Sécession. Ce qui est remarquable, d'après l'historien, c'est que le Sud ait tenu si longtemps. Malheureusement le mythe de la "cause perdue" s'imposa après la guerre au point que la vision fournie par Autant en emporte le vent a détrôné celle de La case de l'oncle Tom... Le Sud vaincu ne changea pas fondamentalement après le conflit, puisque se mit en place une société ségrégationniste pour remplacer "l'institution particulière", qui perdura jusqu'aux années 1950 et le combat pour les droits civiques. Ce fut la même chose dans l'armée, la guerre de Corée étant la première où l'on vit des unités mixtes sous l'impulsion du président Truman. La guerre de Sécession a profondément marqué l'histoire des Etats-Unis et sa population, même si elle n'a pas donné lieu à une littérature particulière. Aujourd'hui encore, la mémoire du conflit reste très forte dans les familles américaines, plus que pour la Première Guerre mondiale par exemple. Il apparaît que pour l'Union, la guerre de Sécession fut en quelque sorte une "seconde révolution", un terme qu'employait aussi les sudistes avant d'être vaincus.
Au final, l'ouvrage de John Keegan se présente plus comme une synthèse et un essai sur la guerre de Sécession, un conflit résolument moderne, mais dont la modernité accouche d'un fond encore très traditionnel, inspiré par les guerres napoléoniennes enseignées à West Point. Cependant, il ne remplace pas la somme de McPherson, tout en étant desservi par une cartographie approximative et insuffisante, une des grandes faiblesses, malheureusement, des livres de John Keegan. Par ailleurs l'historien ne tranche pas vraiment dans sa conclusion sur la question de la modernité, ou non, de la guerre de Sécession, un débat pourtant ancien. C'est dommage. On note aussi l'absence de documents iconographiques, ce qui est regrettable, car la guerre de Sécession est aussi l'un des premiers grands conflits photographiés. Peut mieux faire est peut-être l'impression qui domine à la fin du livre...
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