La guerre "au nom de l'humanité". Un sujet grave, mais pas vraiment nouveau, ainsi que le montre Jean-Baptiste Jeangène Vimer, qui débute l'ouvrage par une généalogie de la pratique et de la doctrine en la matière, qui montre qu'elle remonte à très loin, jusque dans l'Antiquité.
Le sujet est surtout éminemment complexe. Et il faut lire l'ouvrage pour se rendre compte à quel point.
L'auteur réalise ainsi à la fois une sorte de très grosse synthèse de la réflexion sur le sujet (sans doute la plus importante, d'après Hubert Védrine qui en rédige la préface), mais tout en adoptant un regard critique et extrêmement aiguisé sur sa construction, prenant des positions claires et constructives pour tenter d'en tirer des enseignements forts.
A cette fin, il se place délibérément dans l'optique d'un réalisme qu'il qualifie de "constructiviste et libéral", qui vise à éviter toute vision caricaturale du sujet et se distingue d'autres visions. Il s'en explique longuement et se livre à une véritable défense de cette méthode, qui emprunte à de nombreuses disciplines et se veut en outre interculturelle.
L'intérêt de l'ouvrage est ensuite de discuter et remettre en question la notion de "guerre juste" ou de "cause juste", pour se poser la question du droit ou devoir d'intervenir. En ce sens, la notion de "devoir d'ingérence" ne serait pas une véritable nouveauté, mais aurait surtout le défaut d'être relativement floue et simpliste, voire pas vraiment pertinente.
D'où l'intérêt particulier du deuxième chapitre du livre, qui porte sur la terminologie et le choix des mots, absolument primordial en la matière.
Puis, dans un chapitre 3, la question du Droit est abordée, extrêmement importante elle aussi. La charte des Nations Unis y est analysée de manière très fine, le rôle du Conseil de sécurité et de l'Assemblée Générale de Nations Unies considéré, ainsi que les conventions internationales et régionales, tandis que sont posées de multiples questions ardues, tournant notamment autour de la discussion concernant la légalité et la légitimité de l'intervention.
Le rôle des médias et des opinions publiques n'est pas oublié, de même que la question de l'autorité légitime : qui, en fin de compte, doit intervenir, pourquoi et avec quelles motivations ? Pas simple et sujet à controverses.
Dix chapitres, en tout, permettent de venir s'y retrouver parmi la cascade d'autorités existantes, de problèmes de légitimité, de question de droits de l'homme, de preuves de l'intention (en rejetant, au passage, aussi bien l'idée de "bonne intention" que de "mauvaise intention", dont l'auteur discute les fondements).
Problèmes d'asymétrie, de motivation, d'égoïsme ou au contraire de désintéressement, de pureté des intentions, de motifs, de proportionnalité, jus ad bellum et jus in bello, ... Nombreux sont les paramètres discutés et à prendre en compte.
Une réflexion très en profondeur qui mérite une lecture attentive (elle m'a pris, à titre personnel, plusieurs mois, car je l'ai entrecoupée de diverses autres lectures, mais je ne pouvais pas lâcher celle-ci, tant j'avais conscience de lire un ouvrage fondamental).
Un magnifique travail, de grande importance, sur un sujet qui ne l'est pas moins.
Un très grand ouvrage.