Extrait
Extrait de l'introduction
1. Une liberté majeure. - Avec la liberté d'aller et de venir et la liberté de conscience, la liberté d'expression est très certainement ressentie, aujourd'hui, comme l'une des libertés les plus précieuses de l'homme. Il n'y a guère de raisons de s'en étonner. Suivant une vieille formulation, l'homme est un animal mais un animal pensant. Les mouvements de sa pensée ne doivent pas plus être entravés que ceux de son corps. Peut-être doivent-ils l'être moins car, même privé de toute autonomie physique, l'être humain peut encore s'exprimer. Qui ne s'est émerveillé du sourire du nourrisson ? Qui n'a guetté le dernier regard d'un mourant ?
Il n'est, bien sûr, pas question de limiter la liberté d'expression à quelques remarques faites à partir de réalités quotidiennes, même si elles sont universelles. Il n'est, en revanche, pas sans intérêt de partir de quelques banalités pour comprendre que certains phénomènes sociaux suscitent plus de passions et sont empreints de plus de subjectivité que d'autres. Car si le bon sens populaire s'est plu à souligner que la liberté d'expression était un des attributs majeurs de la personne humaine, il ne s'est pas privé d'en souligner aussi les limites. «La parole est d'argent mais le silence est d'or», «Tourne sept fois ta langue dans la bouche avant de parler», «Toute vérité n'est pas bonne à dire». Autant de formules qui sont là pour nous rappeler qu'aucune liberté humaine ne saurait être utilisée de façon déraisonnable.
Chaque époque a posé le problème, identique, en termes différents, en fonction de sa culture, de l'organisation sociale, des rapports de force et des circonstances. On n'a pas attendu les temps modernes pour s'intéresser à la liberté d'expression. Pendant longtemps, les débats ont été étroitement liés à la conception que l'on se faisait du politique, du religieux, de la conscience et de l'autonomie que l'on entendait laisser aux individus dans ces domaines. Ils ont un peu changé de nature avec l'apparition de nouveaux moyens de communication permettant de diffuser des idées vers un public anonyme, lointain et indéterminé.
Présentation de l'éditeur
La liberté d'expression apparaît comme une liberté essentielle. Parmi les droits de l'homme, formulés à la fin du XVIIIe siècle, elle est l'un des plus précieux, selon la Déclaration française de 1789. Elle figure, avec la liberté religieuse, dans le Premier Amendement à la Constitution des États-Unis, le plus sacré aux yeux des Américains. Elle a constitué un objectif politique majeur aux XIXe et XXe siècles et elle est toujours, au début du XXIe siècle, l'objet de revendications, parfois accompagnées d'actes héroïques et de souffrances, dans les États autoritaires. Toutefois, cette seule vision historique, qui conserve tout son intérêt, risquerait de dissimuler d'autres enjeux fondamentaux dans les démocraties libérales contemporaines et c'est, principalement, à elles qu'est consacré le présent ouvrage. On y constate que la liberté d'expression est, certes, toujours reconnue mais qu'elle n'est pas pour autant considérée et traitée de façon identique. Des variations sensibles tiennent aux cadres institutionnels et juridiques, eux-mêmes liés à l'histoire nationale. S'il est, par ailleurs, communément admis que les techniques de communication se sont très vite et très profondément transformées, on n'a pas véritablement réfléchi aux incidences que cela pouvait avoir sur le statut de la liberté d'expression. Cette dernière est toujours abordée selon un schéma intellectuel forgé au XVIIIe siècle, sans que l'on mesure suffisamment que le contexte actuel est tout à fait différent. Il conviendrait d'envisager autrement les principes de conciliation entre la liberté d'expression et les autres droits de l'homme, ainsi que le rôle des États, garants, en dernier ressort, du respect des droits et des libertés de chacun. La réflexion juridique est déterminante pour mieux comprendre ces enjeux cruciaux dans les sociétés libérales contemporaines.