Louise Erdrich est sans doute une des grandes voix de la littérature américaine actuelle. Et certainement pas de la seule littérature amérindienne, dont elle est une représentante éminente. Et elle vient de livrer ce qui est à mon sens un de ses tout meilleurs livres. Avec Tracks /
La Forêt suspendue, malheureusement épuisé et pas encore réédité en poche. De
Love Medicine à
Ce qui a dévoré nos coeurs, en passant par
La Chorale des maîtres bouchers, Louise Erdrich a su s'imposer comme une auteure de "romans romanesques", en restant fidèle à son coin d'Amérique - le Dakota du Nord de son enfance, et le Minnesota dans lequel elle vit depuis des années - et aux origines mêlées de sa famille et de sa communauté - les Ojibwes et Chippewas côtoyant les Américains d'ascendance allemande et française ou se mélangeant avec eux. Notons que ce mélange Ojibwe et Allemand se retrouve également chez un autre jeune auteur talentueux habitant le même terroir, David Treuer, pour un résultat évidemment très différent littérairement mais lui aussi de grande valeur (cf.
Little et The Hiawatha /
Comme un frère).
Avec The Plague of Doves - fallait-il mieux opter pour "malédiction" que pour "fléau"? - Louise Erdrich reste également fidèle au récit polyphonique, où plusieurs voix finissent par brosser un tableau contrasté et nuancé du rapport à un lieu et un temps. Comme la présentation de l'éditeur ci-dessus le laisse entendre, mais en se trompant sur le nombre de voix narratives qui sont au nombre de 4 et pas de 3, le rapport au passé est primordial dans ce roman. Que la voix narrative raconte elle-même l'histoire ou fasse entendre cette histoire racontée par un autre (en particulier un ascendant, les grands-parents et grands-oncles ayant un rôle essentiel ici), les récits sont enchâssés, sans que cela nuise jamais à la lisibilité du récit. Ce mode de narration - voix successives, avec quelques récits enchâssés, et quelques allers-retours entre présent du récit (quelques années entre la fin des années 60 et le début des années 70) et passé (la fin du 19ème et le début du 20ème siècle essentiellement) - n'est absolument pas une coquetterie sans pertinence. C'est lui qui permet de donner son épaisseur au livre, tout en préservant ambiguïtés et demi-teintes.
Car la grande force de Louise Erdrich, c'est de ne pas sacrifier la nuance à une force narrative certaine, à ne pas annexer le développement de ses personnages à une quelconque fonction historique dont ils seraient dotés pour nourrir l'intrigue ou la construction du rapport entre passé et présent. Erdrich fait exister ses personnages en donnant un grain particulier à ses voix et en adoptant une certaine précision de style, et traite avec (presque toujours) autant de bonheur les grands morceaux de bravoure (le récit de l'équipée d'un groupe d'hommes et leur tentative de rester vivants pendant l'hiver par exemple) et les moments plus quotidiens ou plus intimes. La grande réussite de ce roman me semble résider dans l'équilibre de ce mélange d'une part, jusqu'à donner l'impression que c'est d'elle, de sa famille, de son enfance et de sa jeunesse dont elle parle, tout en coulant cela dans une matière romanesque assez abondante. D'autre part dans le tact avec lequel Louise Erdrich nourrit sa vision par celle de couches de passé successives qui viennent s'éclairer les unes les autres. Par ailleurs, la multiplicité et la complexité des rapports entre individus et communautés font que rien n'est simple, que l'on arrive à la fin du livre sans qu'une solution ou une vision simpliste des êtres et des événements se soit imposée. Pas d'oppositions tranchées entre Indien et non-Indien ici, en particulier, même si ces oppositions peuvent se trouver dans le comportement de certains personnages (elles seront toujours remises en question d'une façon ou d'une autre). Bref, voilà un roman qui donne une impression de clarté autant que de densité sans donner dans la facilité ou le simplisme, ce qui est pour moi un des signes de grande réussite littéraire. En revanche, je ne veux pas cacher qu'on pourra trouver ici et là quelques longueurs, une voix peut-être moins maîtrisée qu'une autre sur la distance: rien de bien grave pour moi vu la réussite de l'ensemble.
Si l'on peut soutenir la lecture d'une oeuvre aussi riche (lexicalement également) dans la langue originale, on ne saurait trop conseiller de se diriger vers
The Plague of Doves. Sinon, la traduction chez Albin Michel par Isabelle Reinharez, sa traductrice habituelle, m'a semblé globalement précise et fluide.