Tourné en 1949, "La Marie du port" marque un regain de collaboration entre Jean Gabin et Marcel Carné après que l'acteur eut refusé, deux ans plus tôt, "Les portes de la nuit". Jean retrouve donc celui qui l'a aidé à atteindre les sommets de la gloire avec "Quai des brumes" et "Le jour se lève". Toutefois, revenu d'Amérique à la sortie de la guerre, Gabin n'a pas encore retrouvé son statut inégalable d'avant l'occupation. Les films dont il est à l'affiche (et tout spécialement "Martin Roumagnac") ont été de véritables échecs commerciaux.
Gabin a désormais le front ridé et les cheveux blanchis. Il ne peut plus jouer les jeunes premiers révoltés et doit composer une autre image. Il fait alors l'acquisition des droits du roman de Georges Simenon "La Marie du port" et impose Carné à la mise en scène. Ce dernier présente Gabin en célibataire bourru mais généreux, bourgeois libéral et provincial, homme de fierté et de conviction.
L'HISTOIRE DU FILM : Henri Chatelard, la quarantaine, est un homme d'affaires de Cherbourg. En accompagnant sa maîtresse Odile à l'enterrement du père de cette dernière à Port-en-Bessin, il fait la connaissance de Marie, la jeune et "forte tête" soeur d'Odile et tombe immédiatement amoureux de la demoiselle. Et si Marie n'est pas insensible à son charme, elle refuse en revanche toute liaison hors mariage dans ce petit village de pêcheurs où tout se sait très vite...
Le personnage de Henri Chatelard qu'il endosse ici, marque d'une première pierre la métamorphose de l'acteur. Gabin exploite sa propre vie. Dans l'intimité, il est marié depuis peu à Dominique 30 ans, mannequin chez Lanvin. A l'écran, il va incarner les célibataires torturés et manipulés par les femmes plus jeunes que lui. Cette figure de victime reprend le modèle dramatique cultivé par l'acteur dans les années 30. Dans les films de l'époque, il était aveuglé par les vamps (Viviane Romance, Mireille Balin). Dorénavant, ce sont d'autres manipulatrices, plus ambitieuses, plus jeunes, plus modernes, qui auront sa peau. Ici, interprété par Nicole Courcel, le rôle de la tentatrice sera ensuite incarné par Danièle Delorme (Voici le temps des assassins), Silvana Pampanini (Fille dangereuse) ou encore Brigitte Bardot (En cas de malheur).
Mais au milieu de cette galerie de portraits parfois caricaturaux, Gabin, exemple même de droiture et d'exemplarité, s'impose avec une aisance époustouflante... Il demeure un cas unique dans le cinéma mondial, jouant tout avec la même force de persuasion.
Ainsi illuminé, l'acteur traverse ici l'univers un peu sordide de Carné avec le sentiment aigu de la renaissance.