Avec ce livre, Dupuy confirme qu'il est l'un des philosophes français les plus importants aujourd'hui. Qui, parmi ses pairs, pourrait parler avec autant de maîtrise de sujets aussi divers que la question de la justice sociale, la nature de la démocratie, la crise économique et financière, la catastrophe écologique et environnementale qui nous menace, les soubassements métaphysiques et les implications éthiques des nanotechnologies ou les paradoxes de la dissuasion nucléaire ? Et qui pourrait révéler avec autant de clarté le lien qui unit tous ces thèmes qui constituent notre situation dans le monde aujourd'hui ?
Ce lien, c'est la « Marque du sacré ». Ce titre a dû égarer plus d'un lecteur pressé ou inattentif. L'auteur ne défend pas la thèse que le sacré est partout, mais, au contraire, suivant une tradition qui remonte au moins à Max Weber, que le monde moderne se caractérise par une lente et progressive sortie du sacré, un mouvement irrésistible de sécularisation et de « désenchantement ». Son originalité est de s'interroger sur cette situation inédite dans l'histoire de l'humanité, une situation grosse de périls. Car le sacré, affirme Dupuy en bon lecteur de René Girard, c'est le moyen violent par lequel les hommes de toutes les sociétés dominées par le religieux ont contenu dans des limites viables leur propre violence. La « désacralisation » du monde nous place donc devant notre seule responsabilité. Nous savons que nous avons aujourd'hui les moyens de détruire la planète et nous avec. Ce n'est pas dans un problématique « retour au sacré » que nous nous en sortirons.
Bien qu'irréversible, la sortie du sacré n'est pas un mouvement à sens unique. Tel un torrent de montagne, il y a des mouvements rétrogrades, des retours en arrière, que l'auteur appelle des « resacralisations secondaires » : l'argent, la technique, l'arme atomique, etc. Dupuy démontre magistralement que la logique paradoxale de la dissuasion nucléaire est analogue à celle du sacré. Du sacré, il ne faut pas trop s'éloigner, car il nous protège de notre propre violence, mais il ne faut pas non plus trop s'approcher, car il est violent. Pendant 40 ans de guerre « froide », il en a été de même de la perspective d'un feu d'artifice atomique : nous avons constamment flirté avec son éventualité, et c'est cela même qui nous a rendus suffisamment sages pour qu'il ne se réalise pas. Ce que l'auteur a appelé, dans un ouvrage antérieur, le « catastrophisme éclairé ».
Après avoir lu ce grand livre, on se sent infiniment plus intelligent. Que l'auteur en soit chaleureusement remercié.