Même si quelques personnalités intéressantes ont émergé dans le cinéma italien ces dernières années (ex.
Paolo Sorrentino ou
Matteo Garrone), il fait peu de doutes que les personnalités singulières ayant une certaine stature ne sont pas légion et qu'elles se limitent malheureusement à Marco Bellocchio (voir mon commentaire sur
Vincere) et Nanni Moretti. Quel crève-coeur que ce cinéma naguère si créatif n'ait plus qu'une poignée de vrais créateurs audacieux à aligner!
Comme Woody Allen, Nanni Moretti a ses inconditionnels et ses détracteurs. C'est sans doute que, comme Allen, il s'est créé un personnage proche de lui par certains côtés, l'a peaufiné en l'interprétant, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus ni dissocier ses films de lui, ni le dissocier d'eux. Pourtant, tout comme Allen même si cela lui a pris plus de temps, il a un goût certain pour la mise en fiction et s'est amusé avec son personnage, jusqu'à lui dire d'une certaine façon adieu dans le film qui a logiquement signé sa consécration (Palme d'Or à Cannes), le très sensible
La Chambre du fils.
Disons tout de suite que ce commentaire ne vise aucunement à convaincre qui que ce soit, et certainement pas les personnes qui ne seraient pas persuadées du talent de Moretti, ou tout simplement celles qui le trouvent difficilement supportable. En revanche, j'aimerais attirer l'attention de ceux qui n'auraient découvert Moretti qu'avec La Chambre du fils ou Le Caïman, ou bien avec les films avec lesquels il s'est fait connaître plus largement en France,
Journal intime et
Aprile, de la valeur de ce coffret de la collection "Deux films de" des Cahiers du cinéma.
Comme la description ci-dessus est déjà complète, je me bornerai à dire qu'il s'agit là des premiers films où Moretti reconnaît avoir prêté plus d'attention à la trame et aux émotions.
Ses trois premiers films, qui pour le coup intéresseront essentiellement les mordus, sont en ce sens des brouillons, où il construit son personnage et petit à petit s'amuse avec lui. De réalisateur dans Sogni d'oro, son 3ème film, il devient instituteur dans Bianca (1984) et prêtre dans La Messe est finie (1985), ces changements de métier pour chaque nouveau personnage ne s'accompagnant pas d'un changement de nom. Le choix du nom, Michele Apicella, est d'ailleurs un signe du fait qu'il le construit avec lui-même (Apicella est le nom de la mère de Moretti) tout en étant un autre (le prénom différent). Les traits caractéristiques de ce personnage à facettes jusqu'à Palombella Rossa - édité comme on le verra ci-dessous dans un coffret avec les deux films considérés ici - est qu'il a tendance à être malaimable, voire irascible, qu'il a un côté redresseur de torts, qu'il veut le bien des autres contre leur gré et quoi qu'il arrive. D'où le côté irritant de cet éternel insatisfait qui n'a de cesse que tout le monde soit modelé à son image et que la société des hommes prenne un autre chemin. Un empêcheur de tourner en rond, tête à claques et attendrissant, tour à tour ou tout en même temps.
Si ces films sont des comédies - il y a même dans Bianca des gags potaches du meilleur effet - ils ne sont évidemment pas dépourvus d'un certain vague à l'âme, et ont un aspect de satire sociale évident, toutefois tempéré par l'autodérision dont Moretti fait preuve en construisant son personnage. Ce cocktail d'humour, d'ironie, d'autodérision et de mélancolie qui est devenu sa marque est précisément ce que je trouve irrésistible dans ses films, en particulier dans ces deux films qui ont constitué un saut qualitatif important dans son oeuvre. Bianca est à mon sens le premier film vraiment réussi de Moretti, encore très en prise sur son inspiration première, mais qui le montrait en progrès en termes de réalisation - il en fera d'autres dans chacun de ses films suivants, à commencer par La Messe est finie. Bianca bénéficie en outre de la présence chaleureuse de Laura Morante, qu'il ne retrouvera - pour son meilleur rôle sans doute - que dans La Chambre du fils.
Ce coffret vaut d'autant plus l'achat qu'il est quasi-parfait. Les copies sont de très bonne qualité, sans doute aussi bonnes qu'elles peuvent l'être avec le matériau d'origine. Un entretien en deux parties (25' sur chaque dvd), très éclairant, permet à Moretti de revenir sur les questions évoquées plus haut (son évolution, la construction de son personnage, la confusion entre sa personne et ses personnages, ses idéaux de réalisation, etc.). Un essai écrit par un des rédacteurs des Cahiers est fourni dans un livret, et l'on peut accéder de son ordinateur aux articles parus à l'époque sur les films.
Ces deux films se trouvent par ailleurs également, à partir de mai 2012, dans un coffret comprenant - enfin! - Palombella Rossa, et Le Caïman :
Nanni Moretti, 4 films : Le Caïman + Palombella rossa + La messe est finie + Bianca.
Ajoutons en outre aux passionnés ou à ceux qui commenceraient à se passionner pour Moretti qu'il existe deux ouvrages conséquents sur lui en français, tous deux agrémentés de nombreux entretiens et tous deux de qualité:
Nanni moretti de Jean Gili et
Nanni Moretti d'Eugenio Renzi.