Ce livre m'a longtemps hantée, comme une montagne qu'on arrive pas tout à fait gravir - et quand on y parvient, elle se dérobe, cachée dans une brume. Je l'ai lu lors d'un long voyage, pas du tout initatique, à travers la plate et épineuse brousse zambienne, et je me suis retrouvée à voyager dans la Chine reculée que visite le narrateur à la recherche de son âme et - parce qu'une âme ne vit pas en autarcie- de tout ce qui le trouble, le heurte et le passione dans son pays. C'est la vision d'un homme, pas d'un peuple, mais une vision qui mêle l'extérieur et l'intérieur, le présent et le passé, le réel et l'inventé, les légendes et les anecdotes, tout un ensemble qui crée une montagne fabuleuse. Gao Xingjiang mérite son Nobel pas parce qu'il est chinois, ou dissident, ou encore moins parce qu'il parle de la Chine moderne (d'autres le font mieux), mais parce qu'il est universel dans ses précoccupations - le sens d'une vie, d'un amour, les rencontres entre étrangers, les rapports qu'on entretient avec sa culture ancestrale, son paysage, avec les cultures minoritaires de son pays, la bureaucracie qui talonne chaque citoyen, la mélancolie d'avoir vaincu la mort, pour continuer à vivre: chacun trouve un peu de soi dans cette Montagne de l'Ame, y compris des parties de soi qui nous échappent, comme une montagne qui s'embrume subitement. Dans ma tête, je la gravis encore.