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Rien ne sert de courir, disait La Fontaine. Et derrière la fable, une morale. Avec d'autres moyens, d'autres procédés, au fil de l'imagination, Laurent Gaudé touche aussi juste, dans une unité de temps, de lieu et d'action. La Mort du roi Tsongor a beau s'étendre sur des décennies, Gaudé parvient à "ramasser" son récit, à maintenir une tension en peu de pages, à captiver son lecteur. À coup de phrases simples, au bout d'un sujet verbe complément, à travers une histoire qui relève de la légende. Il fallait oser. C'est fait. Et c'est réussi ! --Céline Darner
Mais ce matin-là, il nétait pas seul. Ce matin-là, une agitation fiévreuse régnait dans les couloirs. Des dizaines et des dizaines douvriers et de porteurs allaient et venaient avec précaution, parlant à voix basse pour ne réveiller personne. Cétait comme un grand navire de contrebandiers qui déchargeait sa cargaison dans le secret de la nuit. Tout le monde saffairait en silence. Au palais de Massaba, il ny avait pas eu de nuit. Le travail navait pas cessé.
Depuis plusieurs semaines, Massaba était devenue le cur anxieux dune activité de fourmis. Le roi Tsongor allait marier sa fille avec le prince des terres du sel. Des caravanes entières venaient des contrées les plus éloignées pour apporter épices, bétail et tissus. Des architectes avaient été diligentés pour élargir la grande place qui sétendait devant la porte du palais. Chaque fontaine avait été décorée. De longues colonnes marchandes venaient apporter des sacs innombrables de fleurs. Massaba vivait à un rythme quelle navait jamais connu. Au fil des jours, sa population avait grossi. Des milliers de tentes, maintenant, se tenaient serrées le long des remparts, dessinant dimmenses faubourgs de tissu multicolores où se mêlaient le cri des enfants qui jouaient dans le sable et les braiements du bétail. Des nomades étaient venus de loin pour être présents en ce jour. Il en arrivait de partout. Ils venaient voir Massaba. Ils venaient assister aux noces de Samilia, la fille du roi Tsongor.
Depuis des semaines, chaque habitant de Massaba, chaque nomade avait déposé, sur la place principale, son offrande à la future mariée. Cétait un gigantesque amas de fleurs, damulettes, de sacs de céréales et de jarres de vin. Cétait une montagne de tissus et de statues sacrées. Chacun voulait offrir à la fille du roi Tsongor un gage dadmiration et une prière de bénédiction.
Or, en cette nuit-là, les serviteurs du palais avaient été chargés de vider la place de toutes ces offrandes. Il ne devait plus rien rester. Le vieux roi de Massaba voulait que lesplanade soit décorée et resplendissante. Que tout son parvis soit jonché de roses. Que sa garde dhonneur y prenne place en habit dapparat. Le prince Kouame allait envoyer ses ambassadeurs, pour déposer aux pieds du roi les présents quil offrait. Cétait le début de la cérémonie nuptiale, la journée des présents. Tout devait être prêt.
Les serviteurs du palais, toute la nuit, navaient cessé de faire des allers-retours, entre la montagne de cadeaux de la place et les salles du palais. Ils transportaient ces centaines de sacs, de fleurs et de bijoux. Ils disposaient le plus harmonieusement possible, en prenant bien soin de ne pas faire de bruit, les amulettes, les statues et les tapisseries dans les différents appartements du palais. Il fallait que la grande place soit vide. Et que le palais, lui, soit riche de ces signes daffection du peuple. Il fallait que la princesse Samilia se réveille dans un palais aux mille parfums et couleurs. Cétait à cela que travaillaient, silencieusement, les longues colonnes de porteurs. Ils devaient finir avant que la princesse et sa suite ne se réveillent. Le temps commençait à manquer. Car ils avaient croisé et reconnu, pour certains dentre eux, Katabolonga. Ils savaient que si Katabolonga était debout, cest que le jour nallait pas tarder à se lever et avec lui, le roi Tsongor. Aussi, au fur et à mesure que Katabolonga avançait dans les couloirs du palais, au fur et à mesure quil se rapprochait de la salle du tabouret dor, lagitation croissait et les serviteurs se faisaient de plus en plus rapides et affairés.
Katabolonga, lui, nétait touché par aucune anxiété. Il marchait lentement comme à laccoutumée. Au rythme calme qui était le sien. Il savait quil avait le temps. Que le jour ne se lèverait pas tout de suite. Il savait - comme tous les jours depuis des années - quil serait prêt, assis au chevet du roi lorsque celui-ci ouvrirait les yeux. Il pensait simplement que cétait la première fois, et certainement la dernière, quil croisait tant dhommes lors de sa marche nocturne et que le bruit de ses pas était accompagné de tant de murmures.
Mais lorsque Katabolonga entra dans la salle du tabouret dor, il se figea brusquement. Lair qui lui caressait le visage lui murmurait quelque chose quil ne parvenait pas à comprendre. Au moment où il avait ouvert la porte, il lui avait semblé, le temps dun instant, que tout allait finir. Il se reprit. Traversa la pièce pour prendre le tabouret dor, mais à peine eut-il saisi la relique, quil dut la lâcher. Le tremblement qui lui parcourut les bras lui dit, à nouveau, que tout allait finir. Cette fois, il écouta ce sentiment monter en lui. Il écouta et le trouble sempara de lui. Il écouta. Et il sut quaujourdhui, effectivement, tout allait cesser. Il sut quaujourdhui il tuerait le roi Tsongor. Quaujourdhui était le jour auquel il avait pensé échapper. Il comprit que ce jour était le dernier où le roi se lèverait, le dernier où lui, Katabolonga le sauvage, le suivrait de salle en salle, marchant toujours sur ses pas, veillant sur ses moindres fatigues, écoutant ses soupirs et sacquittant de la plus honorifique des tâches. Le dernier jour où il serait le porteur du tabouret dor.
Il se releva. Essayant de faire taire le trouble qui était né en lui. Il saisit le tabouret et parcourut les couloirs du palais. Les mâchoires serrées sur cette conviction obscure quaujourdhui était le jour où il tuerait son ami, le roi Tsongor.
Lorsque Tsongor se leva, il eut immédiatement le sentiment que cette journée serait trop courte pour quil puisse sacquitter de tout ce quil avait à faire. Il respira profondément. Il savait que le calme ne lui serait plus offert jusquau soir. Il salua Katabolonga qui se tenait à ses côtés. Et ce visage lui fit du bien. Il salua Katabolonga, mais celui-ci, au lieu de lui rendre son salut et de lui présenter son collier royal, comme il le faisait chaque matin, lui murmura à voix basse :
"Tsongor, je veux te parler.
- Je técoute, répondit le roi.
- Cest pour aujourdhui, mon ami", dit Katabolonga.
La voix du porteur avait quelque chose détrange, mais Tsongor ny prêta pas attention. Il dit simplement : "Je sais." Et la journée commença.
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Mais le roi ne reposera en paix que lorsque son plus jeune fils lui aura construit sept tombeaux et choisi celui dans lequel il demeurera éternellement. Le jeune Souba part alors pour des années d'errances pendant que la cité devient la proie de la fureur guerrière des combattants dont aucun ne semble prendre l'avantage...
A la fois récit initiatique et réflexion sur l'ampleur de la haine et les dégâts du pouvoir, voici un texte qui vous laisse le coeur planant entre espoir et errance.
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