Disons-le d'emblée: ce livre est indispensable. Du moins si on s'intéresse à la géopolitique européenne et donc à ses marges. La question turque ne cesse de nous interroger depuis une quinzaine d'années, d'une part à cause de sa candidature à l'Union Européenne, d'autre part à cause de son virage "démocrate-musulman". Trop souvent cependant, les discours ne portaient que sur la première ligne de débat. Il manquait un ouvrage de référence qui s'attarde sur la deuxième. c'est désormais chose faite.
L'auteur est en effet un jeune spécialiste qui a le mérite de s'être documenté directement aux sources turques. Son projet consiste à décrypter ce néo-musulmanisme turc. En neuf chapitres, il fait le tour historique, géopolitique, politique, religieux, économique, éducatif et militaire de cette nouveauté qu'est l'AKP.
La première partie dresse le portrait historique d'un pays passé d'un empire décadent à une république "indépendante". "En 1923, c'est l'armée qui crée l'Etat et l'Etat qui crée la nation". Mais aussi: "Avec la disparition du lien religieux au bénéfice d'un lien national, les Kurdes ne sentent plus tenus par un devoir de loyauté". Au fond, Mustapha Kémal promeut la laicité comme une religion civique, largement inspirée de la laicité française. Après la deuxième guerre mondiale, l'armée reste forte. Toutefois, l'auteur constate "une permanence de la vie politique turque qui voit les formations conservatrices ou islamistes écartées des affaires par le glaive, plébiscitées par le pays réel à chaque retour aux urnes". Le parti islamiste de la Prospérité (Refah de Necmettin Erbakan) gagne les élections en 1995, mais est écarté du pouvoir par l'armée 1997: c'est le 4ème coup d'Etat, après ceux de 1960, 1971 puis 1980.Tayip Erdogan crée en 2001 le parti de justice et du développement-AKP.Il gagne en 2002,et poursuit sa main-mise en gagnant les élections présidentielles de 2007 avec Abdullah Gül "L'AKP utilise le processus d'adhésion à l'UE pour exclure progressivement l'armée du champ politique".
Dans un deuxième temps l'auteur pose la question de l'Islam modéré. C'est en effet ainsi que se présente l'AKP. Il correspond au Grand Moyen Orient, plan américain présenté en 2004 et qui rencontre l'assentiment turc: ainsi, la Turquie se trouve "au milieu du monde". La connexion turco-américaine s'abreuve à plusieurs sources: accès à l'Asie Centrale et noeud énergétique, notamment. Surtout, certains cercles américains voient une convergence entre le protestantisme américain et ce nouvel islam "positif, occidental et pacifique" le mieux à même de lutter contre l'islam radical, et proche d'une société américaine qui allie " conservatisme moral, charité privée et religiosité affirmée".
Qu'est-ce donc que cette démocratie islamique ?
L'étude du logiciel politique est ici passionnante, démontant tous les ressorts de l'AKP, le parti des purs. C'est un " parti de masse conservateur aux fondements culturels et religieux", où " libéralisme économique, politique et religieux se soutiennent mutuellement". Certes "à la différence des partis islamistes traditionnels, l'AKP ne cherche pas à supprimer la laicité pour instaurer la Charia". Mais cette affirmation paraît formelle, dans un pays musulman à 99% où " la religion est intégrée de facto à la sphère publique". Il s'ensuit un islam des marchands et un féminisme voilé assez ambigu. Erdogan rejette d'ailleurs le terme de musulmans démocrate, " ambivalence qui condamne l'AKP au grand écart permanent" car il n'a pas, au fond, abandonné les orientations islamistes des origine. "L'AKP travaille à réinstaller l'Islam dans la sphère publique sans jamais mentionner de manière explicite le rôle public de la religion . Mais l'action politique s'accomppagne d'un réel souci social. L'AKP est un parti qui produit des services". L'auteur évoque ensuite " le cheval de Troie européen", où il montre qu'il y a instrumentalisation plus qu'adhésion à un corpus de valeurs. L'UE est le garant le plus légitime et innattaquable d'une politique visant à renvoyer pacifiquement l'armée dans ses casernes". "Il faut adopter la langue des droits de l'homme et de la démocratie comme d'un bouclier protecteur". Toute l'adresse des islamistes est d'être parvenu à l'aide de la question européenne à briser le front uni des élites laiques qui s'était constitué à leur encontre en 1997. C'est qu'en réalité " Le discours de l'AKP essentialise la notion de civilisation. L'Europe n'est pas un club chrétien mais un carrefour, une mosaique de civilisations bien distinctes".
L'auteur se penche sur les confréries turques. Les "Turcs noirs", l'autre face du pays Janus déjà exposé, sont le pays réel. Sous la République, ils survécurent par l'intermédiare des nombreuses confréries (les tarikats), qui semble constituer une particularité turque. L'auteur décrit les principales d'entre elles, puis s'attarde sur les disciples de Fethullah Gulen qui a crée une confrérie puissante (budget de 25 milliards de dollars)mais surtout influente. Comme l'AKP diffère des autres partis islamistes, il tranche avec les autres confréries par son réalisme et la nouveauté de son discours, qui se veut une théologie de l'action. En ce sens, on ne peut qu'être frappé du parallèle avec la Réforme protestante. La réussite professionnelle est le signe de la foi, au point qu'on parle de calvinisme musulman". Toutefois, ce phénomène correspond davantage à une réactivation de la tradition marchande du monde musulman qu'à une conversion à un hypothétique islam des Lumières.
Dans une dernière partie, Tancrède Josseran, pose la question de la laicité. On arrive là au point d'orgue de la lutte entre l'AKP et le Kémalisme. En reconnaissant aux Kurdes des droits propres, l'AKP consacre une rupture avec le cadre uniformisateur et centraliste de la République.Au nom du droit à la différence, on aboutit à des droits différents avec le retrait de l'Etat du champ social, à un droit parallèle qui ne dit pas son nom. La désagrégation progressive du système républicain est accélérée par l'ouverture au marché mondial. On a vu l'utilisation de l'UE pour "émasculer leur principal adversaire, l'armée garante de la laicité: de manière formelle, la laicité subsiste, mais dans un Etat réduit et contrôlé par les islamistes" Le point de divergence entre l'AKP et l'Islam politique clasique repose sur la renonciation par les néo-islamistes à la religion d'Etat. A contrario, les néo-islamistes se font les ardents défenseurs d'une vraie laicité, inspirée de l'approche libérale de la laicité propre aux pays anglo-saxons, spécialement lorsqu'elle condamne toute idéologie d'Etat". Toutefois, "le refus de la discrimination ne semble pas s'appliquer à toutes les branches dissidentes de l'Islam.L'Alévisme, courant hétérodoxe du chiisme, est directement concerné". Ainsi, c'est dans les faits l'Islam sunnite hanafite qui est promu. Au fond, c'est par la pression sociale le moyen de préserver une identité partagée, différente du turquisme kémaliste: " face au rouleau compresseur de la mondialisation, à la désagrégation des Etats-nation, l'individu réaffirme son identité et élève une palissade collective: la communauté. Le communautarisme porte une injonction: tu dois penser et vivre à l'image de ton groupe d'appartenance".
Quant aux Kurdes, "leur attachement à l'islam sunnite contrebalance leur appartenance au monde persanophone et en fait les porte-cimeterres de l'empire ottoman face au chiisme persan" Mais surtout "Les Kurdes de Turquie ne sont pas un groupe homogène. Les frontières entre groupes ethniques sont souvent floues". Surtout quand on sait que 30% des Kurdes sont Alévis. L'approche d'Erdogan sur la question Kurde est double : la turcité seule ne rend pas compte de la diversité des composantes du creuset anatolien; il existe une identité islamique équivalente à l'identité constitutionnelle.
Le dernier chapitre évoque l'armée: car l'armée a crée la Turquie moderne, c'était donc la dernière institution à démonter pour signifier le triomphe complet de l'AKP. "En 1923, l'armée pose les fondements de l'Etat, et l'Etat engendre la nation"."L'armée est politique puisqu'elle est l'Etat".
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