Si la pornographie est devenue, de fait, 'à la mode', cet ouvrage est loin de se satisfaire de confirmations ou de prolongements de ce que l'on sait déjà plus ou moins. Un des intérêts majeurs de l'ouvrage de Patrick Baudry réside ainsi dans l'angle d'approche choisi, et notamment sa volonté de s'intéresser avant tout à la vidéo pornographique. En cinéphile, il est extrêmement attentif aux jeux de la caméra : à ce qu'elle montre, ce qu'elle grossit, ce qu'elle oublie ; à l'ordonnancement des plans, au passage de séquence à séquence, mais aussi, ce qui est plus courageux et plus stimulant, aux manières de voir induites chez le spectateur. L'ouvrage est extrêmement riche, parfois répétitif, parfois obscure si, comme dans mon cas, on est peu introduit à des auteurs comme Lévinas, et qu'on ne comprend pas vraiment le sens d'une expression comme 'le corps du corps de l'autre'. Mais même sans cela l'ouvrage ne cesse d'être intéressant, du fait de cette tonalité particulière qu'il condense sous le terme d'implication' - expression forcément creuse mais qu'un bon texte, comme celui-ci, parvient à étoffer au fil des pages, à défaut de l'éclaircir. Evitant le piège de bourdieuseries un peu mécaniques qui s'intéresseraient uniquement à la légitimation du porno (notamment dans son opposition avec l'érotisme), il pointe du doigt des caractéristiques fortes du porno, que peut éprouver tout spectateur (et il est trop subtile pour s'user à démontrer la généralité de cette lecture, laissant jouer les souvenirs du lecteur jusqu'à une espèce d'empathie). La pornographie est ainsi pour lui une 'forme de médiatisation de l'immédiat', notamment par l'annulation de toute narration. Tout doit être visible, étalé, et le film joue davantage comme 'accompagnement', il peut être regardé à l'envers, à intervalles mal définis : il s'agit là, non d'une contingence lié à la médiocrité des réalisateurs, mais d'une répétitivité et d'un ennui qui nourissent le succès du genre. C'est d'ailleurs avec justesse qu'il écarte l'idée d'une provocation ou d'une révolte portée par le porno : un de ses secrets est justement de ne pas impliquer, de ne rien dire. Au rayon des regrets, il faut se garder de convoquer ce dont il justifie l'absence : pas d'analyse des différents genres, très peu de références à des films précis, ou peu d'analyse du marquage des corps mis en jeux en fonction du sexe, de l'âge... Le porno a justement un souhait de conciliation et de pacification qui minimise la portée de ces distinctions. Par contre, on pourrait peut-être regretter que la notion de 'monde' ne soit pas assez développée, notamment dans une perspective de traitement de l'espace. Et ce d'autant plus que Patrick Baudry a aussi travaillé sur les villes. Ainsi d'un passage où il évoque un sex shop situé juste à côté d'un arrêt de bus : il souligne les manifestations ostentatoires de sérieux des personnes attendant le bus, leur volonté d'éviter toute connivence possiblement équivoque, puis il se glisse lui-même à l'intérieur du sex shop et pose son regard sur ces images où tout se donne tout de suite, sans autre forme de procès. Son écriture extrêmement suggestive rappelle les marches d'un Richard Sennett dans les rues de New York et l'on en vient presque à regretter que Patrick Baudry ne prolonge pas cette évocation de la sociabilité des sex shops où il est entré si aisément et avec tant de plaisir. Thématique qui a été par contre traité de manière beaucoup plus extensive, mais souvent avec moins de subtilité, par les écrivains anglo-saxons, notamment gays (Michael Warner par exemple). Quoiqu'il en soit, l'écriture de Patrick Baudry, délectable, ménage aussi maintes remarques qui rendent l'ouvrage très riche et surtout, il a eu le mérite de choisir un angle d'approche très pertinent, et de ne jamais tomber dans des facilités ou des clichés qui jonchent pourtant le parcours ( en vrac : place du désir, libération sexuelle et porno, traitement des femmes, nullité du genre). Un excellent guide donc (même pour ceux qui ont parfois du mal à saisir le sens de certaines analyses)