Ce livre part d'un constat avec lequel tous les critiques s'accordent en apparence : les politiques sont identifiés à des "people" qui mettent en scène leurs vies intimes pour nous persuader qu'ils méritent d'endosser des responsabilités publiques. A l'ère du story-telling et des spin doctors, la politique est devenue une vaste entreprise de "communication" dont le modèle est celle de la publicité commerciale. Il s'agit de nous vanter les qualités et les mérites personnels d'un prétendant aux fonctions publiques : l'exhibition de la "vie privée" a pris le pas sur les problèmes politiques réels et partagés par tous les citoyens. "Les politiques nous entretiennent d'eux-mêmes, en partie pour ne plus avoir à parler de nous".
Ce livre trouve donc son origine dans une expérience médiatique : "la captation médiatique du débat politique par les communicants a atteint une sorte de paroxysme comique le jour où le Président de la République a choisi Disneyland pour porter à la connaissance du public sa nouvelle relation amoureuse[...]. Au plus loin de l'effet escompté, l'opinion publique semble voir été d'avis qu'un parc d'attractions n'est pas le lieu le plus propice à la manifestation de ses sentiments" (Introduction).
La question de la sincérité des hommes politiques ne se pose même plus : plus personne ne croit réellement à ce que nous montrent les communicants. Par contre, nous sommes tous offensés "politiquement" par cette exhibition de soi que nous proposent les politiques.
Le livre de Michaël Foessel veut saisir la raison de cette offense et c'est sur ce point précis qu'il apporte une réponse originale et décisive. Il ne s'agit plus dans la modernité, contrairement à ce que pensent les tenants de l'idéologie républicaine, de séparer strictement la sphère de la vie intime de celle des affaires publiques pour aboutir à une politique authentique. L'amour dans lequel se nouent des rapports intimes par excellence, n'est pas, comme le veulent les républicains s'inspirant des analyses politiques de Hannah Arendt, la plus grande des forces anti-politiques mais se révèle essentiel à une "démocratie sensible" qui accorde à ses citoyens le droit d'élaborer des expériences intimes, tenues à l'abri du regard des autres membres de la société.
L'intime est un concept politique car il ne se réduit justement pas à la promotion de la sphère intérieure et privée : il n'existe que par les liens tissés avec autrui qui n'ont pas pour modèle le contrat de droit privé qui régit les échanges économiques de la société civile. L'intime est politique parce qu'il ne se comprend pas à partir de la notion de propriété. Je suis l'intime de quelqu'un dès lors que j'accorde à celui-ci le droit de tenir un discours vrai sur moi-même et ce faisant, je comprends que je ne me possède pas comme un bien privé, une chose mais que je suis vulnérable et soumis à l'ignorance concernant ma propre vérité. J'élabore donc ma vérité au contact des autres en nourrissant avec eux des relations intimes.
L'intime, s'il n'est pas une chose ou une propriété du sujet privé, désigne donc "l'ensemble des liens qu'un individu décide de retrancher de l'espace social des échanges pour s'en préserver et élaborer son expérience à l'abri des regards". L'intime est donc lié à la liberté car il "apparait comme une réserve critique qui permet de remettre en cause les déficiences de l'ordre établi". Ainsi, comme le montrera cet ouvrage, le féminisme a vu le jour à partir de la sphère intime mais n'est pas pour cela non politique : des combats politiques s'élaborent à partir de liens intimes que les citoyens nouent entre eux et qui se révèlent être le lieu d'une critique de la société et de ses traditions.
La démocratie moderne est donc menacée par la "privation" de l'intime - quand les hommes et les femmes politiques mettent en scène leurs sentiments pour gagner des élections ou des points dans les sondages - car cette privation est une "privatisation" au sens où l'intime est colonisé par la sphère des échanges marchands. Or c'est bien cette sphère de la vie privée qu'il a pour vocation de critiquer puisqu'il est le lieu où les hiérarchies de la société civile - celle des échanges économiques et des propriétaires - se trouvent mis en suspens et en cela relativisés. L'intime n'est donc pas le privé, il en est l'exact opposé et le lieu de sa critique. La "privatisation" de l'intime est donc une menace pour la démocratie elle-même qui n'est plus pensé qu'en fonction des échanges économiques et à l'aune de la réussite individuelle. Or si la démocratie est plus que la somme des propriétaires et des individus privés, atomes sociaux, les liens intimes doivent être préservés dans leur possibilité. Si la démocratie "sensible", non abstraite, est bien ce système auquel je donne le droit de me transformer - par la prise de parole publique, par le dialogue avec les autres et donc le souci du monde et non plus simplement du Moi - alors la possibilité de l'intime doit être préservée parce que c'est à partir de ce lieu - et non à partir de la sphère privée - que s'initie le processus de reconnaissance de ma liberté dans celle de l'autre, par l'amour notamment, mais aussi dans les liens familiaux et ceux de l'amitié. Comme le voyait déjà Hegel, la liberté politique a la même définition que l'amour : "être auprès de soi dans l'autre", que cet autre soit l'être aimé avec lequel on se retrouve - dans les deux sens du terme - et avec lequel "on refait le monde" ou bien l'institution publique qui me permets de m'affirmer comme citoyen et dans laquelle je peux me reconnaitre comme un individu libre, dans l'extériorité qu'elle demeure pourtant pour moi. Pour Hegel, cité par l'auteur de ce livre, la liberté est donc "ce qu'il y a de plus intime, et c'est à partir d'elle que s'élève tout l'édifice du monde de l'esprit", ceci parce qu'être libre ce n'est pas être propriétaire de soi et le gestionnaire de son Moi - sur le modèle managerial que reprennent la plupart des hommes politiques actuels qui se mettent en scène et instrumentalisent ce qui n'a pas vocation à l'être : l'intime - mais bien accepter de se perdre dans l'autre (l'être aimé, l'ami ou les institutions politiques) pour espérer s'y retrouver, transformé et changé.
En conclusion, il s'agit d'insister - comme le fait brillamment Michaël Foessel - sur cette exigence démocratique consistant à protéger l'intime du risque d'être tout à fait dissout dans la sphère des échanges privés dès lors que l'on tente de le mettre en scène dans notre fantasme de maîtrise de soi. C'est bien la leçon majeure de ce livre d'affirmer que l'intime meurt d'être rendu visible aux yeux de tous. En effet, ce qui nous est intime ne nous appartient pas : nous ne sommes pas réellement le Moi que nous présentons aux autres sur nos blogs ou nos profils de sites de rencontre. Nous ne nous connaissons surtout qu'à partir de ce que nos relations intimes nous disent de nous et que thématise la modernité démocratique : "le fait que nos désirs nous appartiennent et qu'ils nous échappent".