En 1939, les spectateurs qui se rendirent au cinéma voir le dernier Renoir, ne s'attendaient certainement à une telle charge, tantôt truculente, tantôt virlulente. Alors que le pays est inquiet de ce qui se passe outre-Rhin, que le bon peuple n'a le choix que de s'en remettre à ses élites. Et voilà le spectacle qu'en donne Renoir ! Une bande de joyeux drilles, insouciants, snobinards, qui se réunissent dans une propriétaire en Sologne, pour une partie de chasse. Sous le vaudeville, la comédie, se trame des drames beaucoups plus sombres. Tromperies, trahisons, duperies, la palette des sentiments et des caractères décrits par Renoir à de quoi inquiéter. Le film fut évidemment un échec, le metteur en scène fut trainé dans la boue, et "La règle du jeu" mise au rebut pendant 20 ans. Les jeunes loups de la Nouvelle vague, cinéastes en rupture eux aussi, firent du film de Renoir leur étendard, et l'imposèrent aux yeux de tous comme le chef d'oeuvre qu'il est.
Renoir y déploie son immense savoir-faire, en dirigeant sa troupe d'acteurs dans des plans séquences d'une maîtrise absolue pour l'époque. Les déplacements des acteurs s'harmonisent aux mouvements de caméra, dans une valse nonchalente. Toutes les scènes de l'appartement, au début, sont placées sous ce signe de la fluidité, de la futilité. Le cynisme pointe le bout de son nez lorsque les protagonistes rejoignent La Colinnière. Deux mondes s'y croisent, s'entrechoquent : à l'étage les maîtres, au sous-sol les domestiques. Et les comportements des premiers n'a rien à envier aux seconds. Renoir les renvoit dos à dos. Cette idée figurait déjà dans "La Grande Illusion" avec les soldats prolo et les officiers aristo). La partie de chasse, cruelle, réaliste, annonce le drame. Le vaudeville vire à la tragédie. Le marquis voit le monde et les hommes comme un théatre de marionnettes, et c'est bien ainsi que Renoir l'observe aussi. La charge est vraiment féroce.
"La règle du jeu" est aussi un festival d'acteurs, de répliques savoureuses (Carette est son "quoi j'ai pas d'mère moi ?"). C'est un ton, ce ton que l'on ne retrouve que chez Renoir, où tout semble simple, facile, limpide. Il y a évidemment derrière tout cela un travail technique énorme, sur la profondeur de champs notamment (la scène du couloir, où chacun se souhaite bonne nuit) et de direction d'acteurs au millimètre. Robert Altman s'en est inspiré pour son "Ghosford Park" lui qui aimait aussi ces films chorale, fluide, où le vitriol pointait sous la légèreté. "La règle du jeu" est un des films les plus importants qui soit, et qui dépasse le cadre du cinéma français. C'est un des plus grands films jamais réalisé.