Le diagnostic porté par Christopher Lasch sur l'attitude en porte-à-faux de nos élites est d'une lucidité remarquable.
L'ouvrage se révèle toutefois difficile à lire pour plusieurs raisons.
La première ne tient pas à l'auteur mais à un parti-pris de l'éditeur: comme la plupart des ouvrages publiés dans la collection "Champs", il est imprimé dans une typographie microscopique (sans parler des notes de bas de page, carrément illisibles).
D'autres difficultés se présentent pour un lecteur français:
- le vocabulaire employé fait appel à des termes dont le sens, dans le contexte américain, n'est pas le même qu'en français courant ("libéral", "populisme", etc.) et, d'une façon générale, la traduction est relativement laborieuse, ce qui donne un style assez lourd;
- Lasch puise ses exemples et ses références chez nombre d'auteurs américains quasiment inconnus chez nous (dans certains chapitres, les citations ou références représentent une bonne moitié du texte), du moins du grand public (dont je fais partie). Que ces auteurs (par exemple Horace Mann, abondamment cité, inspirateur dans les années 1840 des principes régissant le système scolaire public américain, principes au demeurant excellents mais qui se sont peu à peu retournés contre les objectifs initiaux) aient eu une influence importante aux USA, et plus particulièrement à l'intérieur de la communauté universitaire américaine, ne les empêche pas d'être, au plan international, trop isolés pour qu'on puisse tirer de la discussion de leurs thèses des démonstrations de portée universelle.
Cette difficulté est à associer à une critique de fond qu'on peut adresser à l'ouvrage. Lasch accorde, à mon avis, une importance trop grande à l'influence du débat d'idées sur l'évolution de la société. La "révolte des élites" qu'il dénonce à juste titre et qui est pour l'essentiel une révolte habilement masquée (au nom de la méritocratie, du multiculturalisme, etc.) contre les valeurs démocratiques, n'est pas la conséquence de la victoire d'un certain point de vue dans des débats universitaires. Elle est la conséquence d'une victoire politique remportée par les couches sociales attachées au maintien de l'ordre capitaliste, qui ont su convaincre une frange assez importante des classes moyennes (dont les élites intellectuelles) que leurs intérêts étaient solidaires de ceux des élites économiques plutôt que de ceux des masses. Cet aspect n'est pas oublié dans le livre, certes, mais il est à peine effleuré (une dizaine de phrases peut-être ...) alors qu'il est fondamental. En d'autres termes, la "révolution conservatrice" n'est pas un épisode de l'histoire des idées, mais de celle de la lutte des classes. Le paradoxe (bien vu par Lasch, mais analysé de manière trop superficielle) est que les idées issues du mouvement contestataire des années 60 (et produites par une frange d'intellectuels appartenant à des milieux assez privilégiés pour adopter sans prendre de risque pour eux-mêmes des poses contestataires) s'insèrent parfaitement dans ce dispositif de reprise en main de l'ordre social qui s'est mis en place dans les années 70: les capitalistes préfèrent qu'on lutte contre le racisme et l'homophobie que contre le capitalisme.
Cette quasi-absence du thème de la lutte des classes dans le fond de l'argumentaire de Lasch est illustré par son insistance à idéaliser la "vie de quartier" des grandes villes avec ses "lieux de sociabilité", ses "hiérarchies du mérite", etc. d'un "autrefois" quelque peu imprécis mais qui semble se situer dans les années 1890-1920, sans même mentionner que cette époque a été aux USA précisément celle de grandes et féroces luttes sociales, qui devaient, on peut le supposer, donner à la vie de ces quartiers populaires un climat assez différent de la douce harmonie évoquée par l'ouvrage. Luttes sociales dont, au demeurant, le compromis du New-Deal et la prospérité des "30 glorieuses" ont été le produit.
Pour résumer: le diagnostic de Lasch est excellent (il a tout compris du phénomène "bobo" avant que celui-ci se manifeste) mais sa démonstration est bancale. Quatre étoiles quand même, pour faire enrager les "bobos".