Il y a des auteurs dont la découverte vous fait l'effet d'un coup de massue. Dès la première phrase, vous ressentez une émotion que jamais encore jusque-là vous n'aviez ressentie. Quelque chose dans leur prose vous happe d'emblée sans que vous sachiez exactement quoi. Personnellement, je me souviendrai toute ma vie du jour où j'ai fait la connaissance de Claude Simon. La chance voulut que ce fût par le biais de son oeuvre la plus magistrale et la plus aboutie: "La Route des Flandres". A l'époque, je n'avais encore du "Nouveau Roman" et de ses théories qu'une connaissance vague et fragmentaire. Quelle ne fut donc pas ma stupéfaction en découvrant ces phrases immenses, touffues, serpentines, à la grammaire inouïe, à la syntaxe invraisemblable, au vocabulaire pléthorique, capables de vous transporter par leur intelligence et leur virtuosité à travers plusieurs époques sans jamais sombrer le moins du monde dans l'incohérence ou la confusion! Claude Simon, c'est un peu la réminiscence proustienne poussée à son paroxysme. Une sorte de "mise en abyme" temporelle, chaque souvenir entraînant un autre souvenir, et ainsi de suite, jusqu'à ce que renaisse sous nos yeux toute une réalité disparue. Le Temps simonien n'est pas seulement un objet de mélancolie ou de rêverie philosophique, c'est une force intangible et irrésistible qui nourrit l'Histoire et que l'Histoire nourrit en retour, abolissant en son sein toute chronologie au profit d'un éternel présent. Avant d'écrire, Claude Simon, on le sait, s'essaya à la peinture. Je crois qu'il est resté dans sa prose quelque chose de ce peintre. Dans ses livres, il déforme le Temps comme Van Gogh ou Cézanne, sur leurs toiles, déforment les paysages. Mais ce que j'admire sans doute le plus chez lui, comme chez Proust, c'est sa formidable capacité à produire de l'universel en partant de l'anecdotique. Que certains trouvent Claude Simon difficile à lire, je peux le concevoir, bien sûr, mais il me semble que le plaisir qu'il procure est précisément à la hauteur de cette difficulté. Quoi qu'il en soit, par la richesse baroque de sa langue et la densité de sa pensée, il est sans conteste l'une des voix les plus puissantes de la littérature mondiale.