André Pichot est chercheur au C.N.R.S, épistémologue, spécialiste en biologie, sa formation d'origine. L'objet de son exposé est de retirer toute la morale du darwinisme comme on émonderait un arbre qui commence à pourrir sérieusement ; le scandale de ce livre est qu'il comprend, à la fin de son travail scrupuleux, qu'il ne reste plus grand chose du tronc...
Le monsieur n'est pas dénué d'humour - la marque des grands esprits. Au programme : Gobineau, Wallace, Vacher Lapouge, Darwin et la cerise sur le gâteau "la guignolade infantile" sur le gêne égoïste où Dawkins parle sans cesse des gênes "comme s'ils étaient des êtres vivants, et comme si la question fondamentale était leur "survie" face à la sélection naturelle". (P.116)
Commençons par lui puisqu'il est à la mode :
« Dans cette théorie, au lieu d'expliquer l'altruisme de l'individu par l'égoïsme du groupe (l'altruisme de l'individu étant utile au groupe), on l'explique par l'égoïsme du gène (l'altruisme de l'individu est utile au gène en ce qu'il assure sa transmission et sa multiplication au sein de la population). Les deux théories, symétriques, sont aussi absurdes et mal fondées l'une que l'autre. Elles diffèrent seulement en ce que, dans l'une, l'égoïsme de l'individu (propre à la théorie de la sélection naturelle) est transféré au niveau supérieur (le groupe) et, dans l'autre, transféré au niveau inférieur (le gène). » (p.101)
Quelques petites pépites en guise de mise en bouche :
« L'eugénique hitlérienne se mit uniquement au service d'une race qui n'était qu'un concept créé de toutes pièces à partir des vues erronées de philosophes romantiques comme Gobineau et Vacher de Lapouge. » (p.288)
« Le généticien Daniel Cohen, créateur du Téléthon, a trouvé un certain charme à l'eugénisme galtonien, à qui il ne reproche qu'une connotation raciste "somme toute marginale" (sic) - les centaines de milliers de personnes stérilisées, puis... exterminées pour bon nombre d'entre elles, ne sont manifestement qu'un "détail" pour lui -, et à se féliciter de ce que la Chine veuille compléter son programme de contrôle quantitatif des naissances par un contrôle qualitatif » (p.291)
« En 1948, s'il avait fallu criminaliser l'eugénisme, il y aurait eu du beau monde au banc des accusés, à peu près toutes les gloires de la génétique de l'époque. » (p.287)
« Aujourd'hui tout, ou presque, est "génétiquement programmé". A l'époque tout, ou presque, était "guerre et sélection" » (p.64)
« Loin d'avoir eu l'effet antiraciste que la légende lui attribue, le darwinisme a au contraire donné une caution biologique au racisme (qu'il n'a certes pas inventé)» (p.339)
« On voit resurgir aujourd'hui des thèses sur l'eugénisme, voire l'euthanasie, où l'on affirme que ces pratiques seraient tolérables dès lors qu'elles ne seraient pas racistes (ou antisémites), et n'auraient donc rien à voir avec le nazisme.... Je n'irai pas jusqu'à dire que l'extermination des Juifs sert à masquer les responsabilités des auteurs et des soutiens du courant socio-darwinien, mais il ne fait aucun doute que si certains événements (eugénisme + stérilisation des métis + euthanasie) sont généralement laissés dans l'ombre, c'est parce qu'ils donnent une image assez gênante de la société de la première moitié du siècle et de ses relations avec le nazisme (allez voir dans une grande librairie - ou même une bibliothèque universitaire - combien le rayon "histoire" contient d'ouvrages sur ces questions taboues)» (p.423)
« Hans Nachtsheim joua un grand rôle dans le "blanchissement" des biologistes allemands lors de la dénazification. A partir de 1961,il siégea au comité d'indemnisation des victimes d...u nazisme (pour faire oublier qu'il utilisait les enfants handicapés comme des lapins de laboratoire) et fut l'un des rédacteurs de la déclaration de l'Unesco sur le racisme ! » (p.427)
« Il ne s'agit donc pas de nier les différences individuelles ou raciales par une quelconque pantalonnade génétique, mais de montrer que l'égalité des droits les transcende.
Prétendre combattre le racisme en affirmant, au nom de la génétique... et contre le sens commun, que les races n'existent pas, c'est implicitement fonder l'égalité des droits sur la relative unicité génétique de l'espèce humaine. C'est-à-dire retourner la thèse raciste qui prétend fonder l'inégalité sur des différences anatomiques, et justifier ce retournement par un préjugé réductionniste voulant que les gènes aient une dignité supérieure à celles-ci (ce qui n'est vrai qu'en génétique, pas en anatomie ni dans les rapports sociaux, où la couleur de la peau importe plus que le gène de la mélanine). »
Tout le mérite de Pichot est de redresser la biologie, de corriger ses errances en la ramenant à sa première exigence : observer le donné.