Je n'avais pas été emballé par le précédent livre de Thesmar et Landier ("Le grand méchant marché"), les auteurs faisant preuve à mes yeux d'un trop grand parti pris, et d'un manque de recul sur certains points (conclure par exemple que les OPA sont toujours bonnes pour les salariés parce qu'une étude a montré qu'en moyenne, sur un échantillon donné, l'emploi et les salaires augmentent, c'est faire abstraction d'un certain nombre d'autres paramètres importants).
Dans ce nouveau livre, le propos des auteurs est beaucoup plus équilibré, mieux fondé, et plus consensuel. Ils partent du constat que le marché ne peut pas fonctionner correctement seul, que l'intervention de l'Etat est nécessaire, à la fois pour le faire fonctionner correctement, mais également afin de protéger les individus, parfois contre eux-mêmes. Ce constat s'appuie sur la littérature théorique, empirique et expérimentale récente en économie, en gestion et en psychologie.
Dans un deuxième temps, l'argument du besoin d'un recours à l'Etat est nuancé par le fait que l'action de l'Etat peut elle-même être capturée par des intérêts particuliers ou par un agenda politique court-termiste, et par conséquent mal remplir son rôle, détériorant parfois la situation. Les auteurs donnent beaucoup d'exemples de ces problèmes, notamment pour la France, où la possibilité même que l'Etat puisse ne pas agir dans le sens de l'intérêt général est presque toujours occulté. Un constat fréquent des auteurs est par exemple qu'en France, la possibilité de conflits d'intérêts concernant les décideurs politiques et les hauts fonctionnaires est tout simplement nié dès l'origine, empêchant toute réflexion constructive à ce sujet (le fait que le livre soit sorti quelques mois avant l'affaire Woerth donne d'ailleurs une pertinence particulière à certains propos tenus).
La troisième partie du livre consiste à donner des pistes pour améliorer cette situation, c'est-à-dire favoriser une action étatique impartiale et œuvrant pour l'intérêt général. L'action des médias est mise en avant, mais au même titre que leurs faiblesses, et leur propre dépendance à des intérêts particuliers, qui sont souvent en affaire avec l'Etat. Les médias ne suffisent donc à et les auteurs prônent alors une sorte de société de la transparence, où les experts, les citoyens et les médias seraient les analystes, puis les juges des actions de l'Etat, en se fondant sur un bilan critique complet des actions de celui-ci. Ceci nécessite notamment la communication publique d'un tas de statistiques importantes peu souvent communiquées au grand public, ni même aux chercheurs. Cette transparence et les discussions en découlant seront alors le fondement d'un débat démocratique serein, permettant d'influer sur les décisions prises.
Les auteurs se fondent toujours sur un grand nombre d'études empiriques issues de la recherche en sciences sociales, ce qui permet au livre de dépasser le simple ouvrage d'opinion. C'est ce qui fait son intérêt principal et rend sa lecture indispensable.