Rien ne serait plus facile que d'esquisser un parallèle entre Stefan Zweig (né en 1881) et l'écrivain hongrois Sandor Marai (né en 1900)
L'Héritage d'Esther,
Libération,
Les Révoltés. Tous deux sont issus du « monde d'hier », de cette civilisation mittel-européenne dont l'Autriche-Hongrie a été le coeur, tandis que ses dirigeants ont contribué en 1914 à en précipiter la fin. Tous deux, anti-nazis convaincus, sont des prosateurs limpides et des conteurs captivants. Tous deux ont connu l'exil et ont mis fin à leurs jours : Zweig au Brésil en 1942, Marai à San Diego en 1989 (il avait quitté en 1948 son pays où, dans le contexte stalinien, il était rituellement dénoncé comme auteur bourgeois).
Dans le roman « La soeur », le récit commence dans un modeste hôtel d'une station thermale située en altitude, au milieu de la seconde Guerre Mondiale, peu de temps avant Noël. Le temps interdit au narrateur, un écrivain, de mettre le nez dehors. A sa surprise, il retrouve parmi les pensionnaires une connaissance, Z., qui a été avant-guerre un célèbre pianiste. Pourquoi celui-ci a-t-il cessé de se produire en public ? Un manuscrit, que Z. lui fera parvenir suite à leurs conversations, doit lui révéler son secret. Cette auto-analyse de Z. occupe plus des deux tiers du volume.
Z. commence son récit enchâssé avec son départ pour Florence, lorsque sa maladie se déclare et qu'il commence à réfléchir à sa vie, et en particulier au rôle qu'y joue E., une mondaine mariée avec laquelle il entretient une relation aussi intense qu'elle est platonique.
L'art souverain de Marai est de ceux qui se font oublier dans l'apparente simplicité de la phrase, dans l'économie du vocabulaire. Comme il est de ceux qui peuvent permettre d'évoquer les aspects les plus sordides ou les plus dérangeants de l'existence sans jamais renoncer à une forme de distinction qui est aussi sublimation. Impossible d'ouvrir le livre sans se mettre à voyager dans le temps, sans voir s'animer une Europe 1939 qui est celle des chemins de fer, des menaces sur la paix, de la culture impuissante face à la barbarie, ressuscitée par les détails du quotidien, les notations d'une écriture sensuelle et précise sans être jamais pesante. Un peu comme chez Thomas Mann, il y a bien sûr un parallèle entre la maladie de l'individu et le délabrement du monde, mais le choix de Marai est celui de la suggestion plus que du développement polyphonique comme on en trouve dans la Montagne magique ou le Docteur Faustus
Le Docteur Faustus.
De la maladie (la maladie, cette « occupation particulière », p. 166), de l'hospitalisation, l'écrivain hongrois offre une évocation exceptionnelle. La maladie est problème et solution à la fois, et celui qui s'installe en elle ne peut s'empêcher de se demander si elle lui tombe dessus ou si elle n'est pas plutôt son oeuvre. Z., comme révélé à lui-même à travers sa déchéance physique, se regarde lucidement, et presque paisiblement tomber -enfin délivré des bruits du monde, des luttes et des faux-semblants. Les pages que Marai consacre aux « rendez-vous chimiques » de l'artiste, à son hésitation entre la vie et la mort, entre renoncement et désir de guérison (pourquoi, ou pour qui revivre ?) sont proprement magnifiques. Et ce roman de l'immobilité parvient à créer une véritable attente, celle de l'issue de la crise.
Nous qui ne savons pas le hongrois, remercions la traductrice, Catherine Fay.
Au hasard de visites chez des amis, j'ai pu voir que le cercle des lecteurs et admirateurs de Sandor Marai est plus large qu'on ne pourrait le croire. Que son très grand talent ait désormais trouvé la reconnaissance que procure un public discret mais fervent est en soi une très bonne nouvelle.