On compte Alan Sillitoe parmi les "Angry Young Men", les jeunes hommes en colère qui secouèrent les lettres britanniques vers la fin des années 50, et John Osborne et lui ont vu leurs oeuvres adaptées très vite par de jeunes cinéastes, comme
Samedi soir et dimanche matin ou
Look Back in Anger - Les corps sauvages. A mi-chemin entre ces écrivains issus de la classe ouvrière ou choisissant de s'intéresser aux milieux les moins favorisés, et le vent de liberté stylistique que faisait souffler la nouvelle vague française, le "free cinema" anglais trouvait à s'épanouir.
Des films de cette période, un des plus aboutis reste le très beau La Solitude du coureur de fond, adapté d'une nouvelle de Sillitoe. C'est aussi un de ceux qui résistent le mieux au passage du temps; même si Samedi soir et dimanche matin reste à bien des égards passionnants, et bénéficie de l'interprétation puissante d'un Albert Finney débutant et déjà magnétique, la révolte qui le porte s'est (peut-être malheureusement) quelque peu estompée. La bonne nouvelle est que, tous ces films étant rendus disponibles par les éditions Doriane Films, dans des copies tout à fait correctes pour la plupart, on peut juger sur pièces.
Lui aussi fort bien interprété, La Solitude du coureur de fond continue à porter haut sa révolte. Cette révolte n'est autre que celle du jeune homme en colère de l'histoire, sur qui pèsent un certain nombre de déterminations sociales et qui, une fois enfermé dans son école-prison, semblera accepter la réforme qu'on veut lui imposer. Plus que les rouages de l'oppression, ce sont bien l'école du conformisme et la compassion qui préside à son (ré)apprentissage qui sont les premières visées. Mais évidemment, le film ne serait ni intelligent ni réussi s'il ne cherchait pas à rendre humains ceux qui tentent de comprendre et d'éduquer les chiens fous qui leur sont confiés, quand bien même ils seraient les porte-paroles de l'institution ou de l'Establishment, dont le souci majeur est que tout le monde reste à sa place sans faire de vagues. Ce face à face qui oppose Tom Courtenay et Michael Redgrave est éprouvé mais toujours impeccablement dramatisé et dialogué. Rappelons que Michael Redgrave est un des plus immenses acteurs du cinéma britannique, bouleversant par exemple dans
The browning version, que je vous engage tout autant à découvrir (voir le commentaire très éloquent sur la page de ce film). Quant à Tom Courtenay, c'est l'acteur idéal pour le rôle, et ce fut là d'ailleurs le rôle de sa vie.
Mais là où le film va au-delà de ce que je viens d'énoncer, c'est dans le fait qu'il ne fait pas qu'organiser une confrontation entre l'institution et le jeune individu rebelle ou en rupture. Il est porté par une réelle mélancolie, voire une poésie, qui trouve sa source dans les situations et dans l'étude de ce personnage qui ne se laisse pas résumer à son statut social ou de victime. C'est sans doute ce qui fait que sa résistance reste si vivante aujourd'hui, que le film excède ce qu'il aurait pu être - une simple condamnation de l'institution répressive, comme il y en a eu tant dans le cinéma britannique. A l'image du titre si évocateur, le récit de Sillitoe et son adaptation par Richardson sont des oeuvres qui montrent la nécessité de résister par tous les moyens, tout en étant profondément désenchantées. Courir, oui, mais pour aller où? Y a-t-il seulement un endroit où s'évader à part en soi-même?