Rude est la route de Virginie
21 octobre 1861
VOILÀ CE QUE JE LUI ÉCRIS :
Ce soir, les nuages gaufraient le ciel. Le soleil déclinant dorait et cuivrait leurs bords effilochés comme si le firmament était surfilé de fils précieux.
Je marque une pause pour essuyer mon oeil enflammé qui ne cesse de larmoyer. Cette phrase que je viens de noter est peut-être d'un style un peu trop fleuri, mais qu'importe : ma femme est une critique indulgente. Ma main qui, je le remarque, est mouchetée de traces de flegme séché, tremble d'épuisement.
Pardonnez mon écriture disgracieuse, une armée en marche ne fournit guère de coin tranquille à la réflexion et à la correspondance. (J'espère que mon jeune auteur chéri trouve le temps, entre toutes ses bonnes oeuvres, de profiter de mon petit cabinet de travail, et que ses amis les rats ne lui en voudront pas de s'être absenté un court moment de son nid d'aigle coutumier.) Et pourtant s'asseoir ici à l'abri d'un grand arbre pendant que les hommes allument leurs feux et plaisantent apporte une certaine paix. Je travaille sur l'écritoire que les filles et vous m'avez si judicieusement procurée et, bien que j'aie renversé ma réserve d'encre, vous n'aurez pas à vous donner la peine de m'en envoyer une autre, puisqu'un des soldats m'a donné l'ingénieuse recette d'un succédané bien commode obtenu à partir des dernières mûres de la saison. Je suis donc en mesure de vous expédier des mots «doux» !
Vous rappelez-vous le papier à reliure marbré du Spenser, ce livre de poésie que je vous lisais jadis, par de fraîches soirées d'automne semblables à celle-ci ? Si c'est le cas, ma chérie, vous pouvez alors voir le ciel comme je l'ai vu ici ce soir ; les couleurs tournoyaient dans le firmament avec une tout aussi joyeuse profusion.
Et le sang qui teintait les remous sablonneux du fleuve sous le piétinement des bottes formait, lui, un motif assez peu différent de ces beaux papiers. Ou - mieux - proche de la coulure carmin de cet encrier qu'un geste impatient de notre petite artiste avait renversé sur le plancher. Mais ces lignes-là, bien sûr, je ne les couche pas sur la page. Je lui ai promis d'écrire quelque chose tous les jours, et je me surprends à satisfaire à cette obligation quand mon esprit est des plus inquiets. Car c'est comme si elle était là avec moi, fugitivement, sa main apaisante et légère sur mon épaule. Je suis toutefois heureux qu'elle n'ait pas à voir ce que je dois voir, à savoir ce que j'ai fini par savoir. Et, grâce à cette pensée, je me disculpe de la censure à laquelle je me soumets : je n'ai jamais promis d'écrire la vérité.
Je compose quelques phrases convenues d'amour conjugal et fais suivre celles-ci de profession de tendresse paternelle :
Je vois chacune d'entre vous au salon, dans le bureau, dans les chambres, sur la pelouse, tenant un livre ou une plume, marchant la main dans la main avec une soeur chérie ou vous entretenant de votre père parti au loin, et vous demandant où il peut être et comment il va. Sachez que je ne vous quitte jamais tout à fait car, pendant que mon corps est ailleurs, mon esprit demeure proche et votre affection est mon meilleur réconfort...
« La Solitude du docteur March est un grand livre. Geraldine Brooks y réinvente les genres du roman historique et du récit épistolaire. » --Chicago Tribune
« Porté par une écriture virtuose, un magnifique roman qui dresse un tableau poignant des dommages de la guerre sur les idéaux d un homme et sur sa relation aux siens. » --Los Angeles Times Book Review
« Finesse de l analyse, élégance de la prose, pertinence des détails historiques et souffle épique, La Solitude du docteur March témoigne de l alliance parfaite entre l érudition et l imagination. La destinée du docteur March réinventée par Geraldine Brooks est déchirante. » --The Washington Post
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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