Entre passé et présent, réflexions et souvenirs, histoire ancienne et contemporaine, Jean-Pierre Vernant revisite des épisodes de sa vie intellectuelle, de ses engagements politiques : principalement ses années de Résistance (1940-1945).
Que ce soit à propos des aspects mythiques de la mémoire en Grèce ancienne, des débats des « historiens du temps présent », des usages de la mémoire et du témoignage à propos de l'Affaire Aubrac, Jean-Pierre Vernant rappelle que la mémoire elle aussi a une histoire.
Sa vie et son uvre se sont souvent « fabriquées » dans et par cette Traversée des frontières.
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Cette mémoire personnelle a pour Jean-Pierre Vernant toute sa place dans la construction d'une mémoire sociale, a condition de lui adjoindre une mémoire peut-être plus scientifique, s'appuyant sur des méthodes rigoureuses (depuis la mise en forme opérée par l'école des Annales, emmenée par le médiéviste Marc Bloch) : une mémoire historienne. Celle du docu¬ment analysé, celle de la remise en question de la mémoire personnelle et des préjugés historiques (à ce rythme, la bataille de Poitiers ressemblerait plus à une escarmouche... !).
De ces deux mémoires naît la mémoire sociale. Celle qui se diffuse par l'enseignement (pro¬blématique encore douloureuse des programmes scolaires), que l'on retrouve dans les bonnes et moins bonnes émissions de télévision, que l'on peut consulter dans les livres de vulgarisa¬tion, dont certains sont néanmoins loin d'être vulgaires (cf. collection Gallimard, pour les enfants). Une histoire que l'on entend aussi, qui glisse d'âme en âme au gré des souvenirs de l'école ou de ceux des parents (Jules César contre Vercingétorix, Clovis, Charles Martel et Charlemagne, avant ces deux là ce bon gros roi Dagobert, puis Saint Louis rendant justice sous son arbre, le roi soleil et ses amis qui ont « battis une France de Vingt millions de Français », 1789 et 1791, mais jamais ou presque 1793 ; dans d'autres cultures, Mahomet, Gibraltar en 711, les Mozarabes, l'Alhambra, la reconquista - plutôt devrait-on dire conquista tout cour - Les Califes, les Turcs, parfois les Ottomans...) Cette mémoire sociale est ap¬proximations, erreurs, raccourcis parfois cocasses, etc...
Malgré tout, cette mémoire sociale s'inscrit elle aussi et par essence dans une continuité histo¬rique. Vernant la fait remonter aux aèdes grecs de l'époque archaïque, ceux qui chantaient les péripéties des héros, des hommes et des Dieux. La Grèce alors ne connaissait pas l'écriture et le par c½ur, le fait de faire confiance à Mnémosuné (la déesse de la mémoire inspirée de l'aède) représentait la seule issue face au danger de l'oubli des racines, des fondements socio¬culturels de la communauté. Avec l'écriture, on passe de cette omniscience inspirée à la bi¬bliothèque, dont le plus fabuleux exemple en fut Alexandrie, construite et administrée par Hippias, sur une idée de Simonide de Céos. Aussi la mémoire s'inscrit-elle dès cet instant dans un lieu, posant pour la première fois le problème du contrôle du savoir. L'imprimerie va dégager l'Homme de problématiques de temps, de lieu, et dans une moindre mesure d'argent. L'accès au savoir se fait plus personnel, sa consultation se fait dans le calme du chez-soi. Avec Internet enfin - et il faut à chaque instant appuyer cet idée - tout est bouleversé. Une idée, pour peu quelle soit publiée, référencée et susceptible d'intéresser autrui, peut être connu partout sur Terre. Très accessible, ce médium va dans les prochaines décennies prendre une importance capitale. La mémoire sociale s'abreuvant de ce flux éclaté, encore incontrôlé d'informations, mais aussi de lieux, de faits, de discours qui sont autant de traversées des frontières.
L'enjeu de la mémoire sociale est donc de trouver les voies d'une harmonieuse collaboration entre mémoire personnelle et mémoire historienne ; cette collaboration servant de point de départ à un questionnement sur la polis.
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