Enfin, les éditions de l'Olivier proposent les trois parties de la trilogie "westernienne" de Cormac McCarthy en un seul volume. Voilà quelques années que cela est le cas dans les pays anglophones :
The Border Trilogy. Il était plus que temps que cela soit le cas en France, et si cela se fait évidemment en grand format vu le nombre de pages, il faut reconnaître que c'est pour un prix relativement raisonnable. Ne nous méprenons pas : la reprise en un seul volume est sans doute un des effets de l'extraordinaire succès public de son dernier roman en date,
The Road / La Route, sans parler de l'écho qu'avait rencontré juste avant
No Country for Old Men / Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme grâce au film des frères Coen. Mais quoi qu'il en soit, les trois ouvrages disponibles jusqu'ici séparément, en grand format comme en poche, sont désormais rassemblés, permettant ainsi aux trois volumes de se ressouder une fois pour toutes, et de se répondre.
Rappelons que les trois ouvrages en question ont pour titres :
All the Pretty Horses / De si jolis chevaux (1992),
The Crossing / Le grand passage (1994) et
Cities of the Plain / Des villes dans la plaine (1998). Le tout formant donc ce qui a été traduit en français sous ce beau titre qu'est "La Trilogie des confins".
On sait que le genre du western a toujours intéressé Cormac McCarthy, et qu'il lui avait au préalable fait subir un traitement de choc avec son
Blood Meridian /
Méridien de sang (1985). McCarthy allait là assez loin dans sa révision des mythes et du genre lui-même, le soumettant à un déferlement de violence jusqu'alors rarement atteint en littérature. Si la Trilogie des confins - et en particulier le 1er volume, "De si jolis chevaux" - a rencontré un succès plus grand dès l'abord, cela est sans doute dû au fait que McCarthy n'y malmène pas autant son lecteur. Sans compter sur le fait que son style évoluait en profondeur, et dans les années 90, avec ces trois ouvrages-là, il allait vers une épure qui caractérise désormais son écriture et qui a réussi à faire mouche avec "La Route". Cela n'était pas vraiment le cas avant, et ses premiers ouvrages, jusqu'à "Méridien de sang" (qui fait figure d'aboutissement de sa première manière), se signalaient le plus souvent par un baroquisme déchaîné.
Les trois ouvrages de la Trilogie des confins accusent donc ce tournant dans l'écriture de McCarthy, de plus en plus dénudée même si elle se permet encore des embardées baroques du meilleur effet. Surtout, c'est le lyrisme dont fait encore preuve McCarthy qui frappe, surtout lorsqu'on lit à côté "Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme", dont la précision chirurgicale n'a d'égale que l'aridité. Dans la Trilogie des confins, personnages plus jeunes et époque obligent, la langue n'est pas encore complètement gagnée par la minéralité du paysage et des sentiments, même s'ils sont déjà souvent affectés par l'âpreté du climat et par la rocaille. Les personnages, John Grady Cole pour le 1er volume et Billy Parham pour le 2ème, se retrouvent associés dans le dernier volume. Situés avant, pendant et après la 2ème Guerre mondiale, ce sont trois romans du passage, comme le clame le titre français du 2ème volume. Ce passage, sans en dire trop sur la question - si vous souhaitez avoir une idée de la teneur des trois récits, je vous renvoie aux synopsis, trouvables dans les pages indiquées en lien ci-dessus pour chacun des ouvrages - inclut le rapport à soi-même et à l'autre et, fondamentalement, au règne minéral, végétal et animal. Le rapport au milieu naturel, au territoire, mais aussi aux bêtes, domestiquées ou non (les loups sont au centre du 2ème roman), est tellement central qu'on peut de fait difficilement rêver plus américain. Portés par une langue métissée - quelque part entre le Texas, le Nouveau Mexique et le Mexique, on parle anglais ou espagnol, et parfois un peu des deux - ces romans dramatisent un passage d'autant plus problématique que le territoire est rude et déjà conquis sans vraiment l'être. Les confins ont-ils tous été explorés? Sans doute, mais ils restent lointains, durs à atteindre et à franchir; vivre dans ces territoires arides et peu accueillants n'est pas plus aisé, et pourtant, ces personnages pourraient-ils vivre ailleurs? Ne sont-ils pas consubstantiels à cette terre? Ses habitants ne sont-ils pas également indissociables, même si tout ou presque menace de les séparer? Quelle que soit l'âpreté - souvent bien réelle - de ces trois romans situés au milieu de 20ème siècle, on n'est ni dans la violence débridée de "Méridien de sang" (mi-19ème), ni dans son retour en dérapage incontrôlé à la fin du 20ème siècle dans "Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme". On peut difficilement parler de parenthèse enchantée pour ces romans de la Trilogie des confins, tourmentés comme toutes les oeuvres de Cormac McCarthy, mais il y flotte comme l'impression d'une coexistence possible, voire à certains moments d'une harmonie, entre les êtres et le territoire, mais aussi avec les autres, bêtes et hommes.
Comme tous les livres de McCarthy depuis une bonne vingtaine d'années, la traduction française des trois volumes de la trilogie a été assurée par François Hirsch et Patricia Schaeffer. Autant le dire tout net : on peut trouver à y redire à plus d'un endroit. Mais je vois pour ma part mal comment il pourrait en aller autrement. Effroyablement difficile à traduire probablement, pour la précision lexicale mais aussi pour son rythme, pour les inflexions des voix, etc, cette langue est, au-delà de quelques choix étranges, souvent aussi bien rendue qu'elle peut l'être dans la nôtre. Notons, pour ceux que cela pourrait gêner, deux aspects : il n'y a pas chez McCarthy de dissociation du récit et des dialogues par la ponctuation, et de nombreux phrases et échanges se font en espagnol. Non traduits dans le texte original, ces passages ne le sont pas plus en français, et ne font pas l'objet de notes. Si l'on n'a aucune notion d'espagnol, on pourra être embarrassé de ne pas comprendre maintes phrases ; si l'on a quelques rudiments ou que l'on est capable d'inférer le sens, cela suffira et une compréhension partielle et imparfaite ne vous arrêtera pas dans votre lecture (peut-être même est-ce l'effet souhaité).
Si les lecteurs des derniers McCarthy n'ont pas encore goûté aux beautés de cette trilogie du passage, on les engage vivement, et tout naturellement, à le faire.
Par ailleurs, pour ce qui est de la revisitation / révision du genre du western en littérature, on conseillera par exemple
Desperadoes / Le Sang des Dalton de Ron Hansen, qui date d'avant "Méridien de sang" (1979), et un des enfants de McCarthy, Tom Franklin :
Hell at the Breech / La Culasse de l'enfer (2003). Sans parler des livres de James Carlos Blake, orfèvre en la matière.