La vie sacrifie-t-elle à la mode de la sexualisation de tout comme l'estiment certains critiques? Les polémiques manquent et aujourd'hui en littérature et elles ont bien peu de densité. Elles font parfois beaucoup de bruit pour rien. La vie sexuelle de Catherine M. a fait un temps scandale avant de devenir best-seller aux USA où la pudibonderie et les tabous sur la sexualité sont nombreux. Ce livre n'a pas échappé à cette tendance à l'outrance, que ce soit celle de l'auteur pour déployer toutes ses frasques sexuelles avec un luxe de détails étonnant ou celles des médias et du public qui se sont partagés entre dégoût, mépris souvent insultant, incompréhension, découverte jubilatoire et plaisir intense à la lecture d'une oeuvre audacieuse. Personnellement, j'ai apprécié le "spectacle", la théâtralité de cette sexualité plus médiatique certainement qu'autre chose qui annonçait Partouzes de Yann Moix à sa manière ; cette sexualité féroce dans la quantité comme la qualité, dont la permissivité invite justement à redéfinir en soi les limites, les frontières ou les méandres de nos quêtes personnelles liées à ce sujet.
Catherine Millet fait rarement dans la dentelle quand elle parle de sexe, encore moins quand elle évoque le sien et ceux qu'elle a connus. En piochant dans ses souvenirs obcènes, elle se délecte de baises éphémères et sans implication, "suce" gouluement les mots, dévore les images des milliers de corps qu'elle a sentis en elle, arrose ses phrases de giclées de "foutre" inconnu, fait jaillir des "queues" étrangères, son "con" sans cesse dilaté et son "trou" aventurié, avec une liberté déconcertante. Elle nous fait glisser sans pour autant recourir à la vulgarité dans la jouissance de sa sexualité délictieuse dont elle ne tire que la gratuité du plaisir. Elle ne manque pas de crudité dans ses évocations, ni de jusque-boutisme dans la description de la consommation nymphomane, même si l'exhibition de sa sexualité hyper-active et quelque peu déséquilibrée tombe de temps à autre dans l'indécence, la surcharge forcée et donc l'ennui dans la mesure où il n'y a guère de réflexion de fond.
Peu d'intériorité dans le personnage sulfureux et décapant de Catherine M. bien que les 4 chapitres mettent en perpsectives les apports du nombre, des apprentissages, de l'espace et du détail pour la construction de son corps et de sa sexualité de femme. J'ai cependant ressenti beaucoup de choses au travers de ce discours glacé comme le papier, ces mots vitreux parfois, ces accumulations d'expériences multiples, ces échangismes ou libertinages plein de fantaisie, ces froides pénétrations simultanées au plus profond des entrailles. J'avoue que j'ai beaucoup aimé l'humanité qui se dégage de quelques instants ou de quelques mots. C'est très fort justement parce qu'il y a dans le style, l'écriture fluide et sanguine comme sur le fond, une focalisation sur l'aspect et le descriptif qui sont souvent mis de côté par ceux qui intellectualisent la sexualité. Ici, la part du fantasme et de la réalité n'est pas mesurable et c'est d'autant plus intéressant qu'on est constamment sur le fil du rasoir, en train de se demander si ce qui est exprimé tient du vécu ou d'une fantasmatique déviante et assez jouissive.
La Vie sexuelle de Catherine M. est un roman en miroir volontairement à double tiroir : les lecteurs pétris de préjugés n'y verront qu'une nauséabonde série de sessions de baises à la limite de la prostitution consentie, les autres trouveront un large panel d'émotions et d'affects qui les troubleront et les feront réfléchir aussi sur eux-mêmes...
Le problème de la littérature et des mots, c'est que souvent, ils croient donner l'image d'une réalité avec laquelle il y a pourtant une très grande distorsion. Je pense que ce qui choque le plus, ce n'est pas tant le sexe si obscène soit-il (qui est très utilisé en littérature) ni même l'aspect pornographique, que le fait de voir une femme se permette d'en parler sous son angle mécanique et technique comme nombre d'hommes en n'hésitant pas à se faire passer pour une salope en confondant expérience, plaisir, danger, sexe et rapport...
Note 3,1/5.