L'affaire N'Gustro, écrit en 1969-70, est le second roman noir de Manchette - mais le premier roman pleinement manchettien, puisque le précédent avait été écrit en collaboration avec Jean-Pierre Bastid. Comme dans les romans suivants, le drame est fondé sur la mise au jour d'un lien occulte entre le pouvoir politique et le crime, cette fois à travers une satire mordante de ce que fut la « politique africaine » de la France dans les années 1960.
Ce ne serait pas un roman de Manchette si la fiction ne révélait pas l'aliénation de l'individu. Dans L'affaire N'Gustro, les perspectives ne cessent de se croiser. Sur un premier plan, le roman fait alterner le point de vue d'Henri Butron, jeune homme révolté contre tous, méchant, violent, prêt à tout pour de l'argent - mais qui tend à s'humaniser au fil des pages -, avec le point de vue du maréchal (!) George (sic) Clémenceau (sic) Oufiri, chef de l'armée d'un État imaginaire nommé Zimbabwin, parfois relayé par celui du colonel Jumbo, chef des services secrets du même État africain. Toutefois, pareille description du dispositif narratif ne suffit pas à rendre compte de la subtilité du texte. Il n'y a pas simplement alternance des points de vue, il y a entrecroisement, entrechoquement. N'Gustro et Butron, les victimes (pour simplifier), nous sont présentés à travers des paroles, que ce soient celles de tierces personnes ou les leurs (Henri Butron, pour livrer sa version des faits, enregistre sa propre voix sur une bande magnétique). Oufiri et Jumbo, les bourreaux, nous sont présentés à travers leurs pensées, en focalisation interne dans des chapitres à la troisième personne. Les premiers sont exhibitionnistes, ils aiment parler. Les seconds sont des hommes de l'ombre, qui ont appris à dissimuler.
Dieudonné N'Gustro, intellectuel engagé dans le combat contre l'impérialisme post-colonial, opposant politique au gouvernement du Zimbabwin, est un des rares personnages positifs du roman, mais cela n'empêche qu'il présente un aspect comique, ou parodique. Le poème qu'il improvise est ridicule. C'est un personnage dont le discours, comme celui de Butron, est souvent grandiloquent et creux. Cet aspect est encore plus manifeste avec la connaissance que nous avons aujourd'hui des dérives du socialisme tiers-mondiste, de l'écart entre les discours des intellectuels et les réalités sinistres que ces discours ont peu à peu recouvertes, et qu'ils avaient peut-être contribué à faire naître.
L'affaire N'Gustro ne comporte pas de héros et ne nous présente aucun être libre : seulement des êtres affligés du goût de la pose et envoûtés par le son de leurs propres paroles. Chaque personnage joue, de façon plus ou moins consciente, à être « quelqu'un » : aventurier, poète, stratège politique... C'est un roman sur l'inauthenticité, ou sur le mimétisme.
Complot, manipulations croisées... Les barbouzes françaises et africaines se mettent d'accord pour éliminer les innocents (dont cet irresponsable de Butron, en un sens, fait partie). Certes, le suspense est pratiquement absent, et Manchette joue peu sur l'effet de surprise. La tragédie est banale, la fin prévisible. C'est probablement un défaut de l'intrigue, mais ce défaut est en harmonie avec le sujet.
Quoi qu'il en soit, par honnêteté intellectuelle autant que par conscience esthétique, Manchette a su restituer une époque jusque dans ses ambiguïtés et ses replis les plus sombres, et écrire un roman digne de Flaubert. Par son refus de tout schématisme, le dispositif narratif rend possible une passionnante opération de déconstruction. Il interdit toute identification aux protagonistes, et oblige le lecteur à dégager lui-même la vérité des personnages et la signification de leurs actions. Enfin, l'ironie n'est pas séparable d'une intense impression de vie, que le texte nous communique malgré le désespoir que sa lecture peut nous faire éprouver. Le grand art de Manchette est là.
Une coquille dans le chapitre 22, conservée dans toutes les éditions (y compris dans la récente et belle édition « Quarto ») : « Tu te tais parce que tu te dis que s'il y a bien un testament quelque part, tu es couvert, il n'y a pas que moi qui aurais des pépins, parce que ce sera un scandale politique. Toi, tu t'en fous ; de nous deux ce n'est pas toi le politique. » Ces paroles du maréchal Oufiri n'ont un sens que si on lit : « il n'y a que moi qui aurais des pépins ». Avis à l'éditeur.