L'ouvrage est intéressant, et même d'une certaine manière très convaincant, mais sa seule existence est problématique. En effet, Christian Ranucci a été jugé, condamné et exécuté. Il est donc coupable aux yeux de la justice et de la société.
Pour quelles raisons Mr Bouladou pense-t-il donc nécessaire de démontrer que Ranucci est vraiment "LE" coupable, si ce n'était justement qu'il existe aujourd'hui encore un très sérieux doute sur sa culpabilité ?
Sans ce doute, sans les arguments de la défense, il n'aurait pas écrit ce livre. Malgré sa démonstration les éléments de l'enquête laisse toujours planer des zones d'ombres et sa version des faits "éclaire" la possible ou même la probable culpabilité mais n'écarte pas le doute. Dés lors en lisant le livre l'on a la désagréable sensation que l'auteur, commandant de police judiciaire, cherche surtout à réhabiliter l'honorabilité et les compétences professionnelles des enquêteurs.
Mais n'est-ce pas justement là le fond de toute l'affaire ?
En l’occurrence, les enquêteurs et le magistrat instructeur ont-ils cherché à connaitre toute "LA" vérité afin de prouver "LA" culpabilité de l'accusé, ou alors ont-ils fait d'un suspect "UN" coupable en s'appuyant ou en interprétant à charge "UNE" part seulement de la vérité ?
Nous avons la fâcheuse impression, que Mr Gérard Bouladou, continu sur cette voie.
Faut-il dès lors y voir un travers de toute la profession ?
D'une certaine manière son livre semble en être le révélateur, et me fait aussi m'interroger sur le fonctionnement de la police et l'état d'esprit des enquêteurs tout autant que ce que j'apprends d'inédit sur l'affaire. Car rappelons-nous bien que si Ranucci est innocent c'est qu'inversement la police serait coupable. Coupable de lui avoir injustement attribué le crime. Pour la police Ranucci est désormais pour toujours et à jamais coupable. Coupable parce que condamné et exécuté. Par la force des choses il n'y plus d'alternative possible.
Enfin, il ressort de la lecture du livre un sentiment de malaise car si l'on prend la peine de se souvenir qu'au procès le réquisitoire précède obligatoirement les plaidoiries de la défense, Les accusations de Mr Bouladou ne coulent pas de source puisqu'elles sont produites plus de trente ans après les plaidoiries de Mes Lombard et Forsonney, et près de trente ans après la parution du "Pull-Over Rouge" de Gilles Perrault. Or, toujours trente ans auparavant, au Palais de Justice d'Aix-en-Provence, les jurés eurent "en leur âme et conscience" à décider de la culpabilité de Christian Ranucci dans l'ignorance de ce qu'évoque l'auteur. L'attitude de Mr Bouladou oblige donc l'accusé à devoir indéfiniment prouver son innocence.
A moins de faire sien les propos de l'Inspecteur Bernard Varlet lors du troisième procès de Patrick Dils aux Assises du Rhône : "il vaut mieux un innocent en prison qu'un coupable en liberté"(sic), l'on en arrive ainsi à la seule conclusion qui s'impose: le doute devait bénéficier à l'accusé, et plus particulièrement à cette époque où le châtiment "irréparable" était encore en vigueur.