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Un régime politique odieux., 2 avril 2006
Ce commentaire fait référence à cette édition : L'année du Coq : Chinois et rebelles (Broché)
L’année du Coq est le fruit de l’année 2005, que Sorman a passée en Chine. Il fait le point sur la situation de ce vaste pays qui occupe désormais tant de place dans l’actualité, en mettant en lumière les acquis du régime, ses méfaits et les aspirations à la liberté de la population chinoise.
Encore que la répartition des richesses créées depuis la libéralisation économique de 1979 soit très inégale, Sorman constate que des dizaines de millions de Chinois mènent aujourd’hui une vie conformes aux standards de confort matériel occidentaux. La Chine s’est enrichie; la Chine nous enrichit, en exportant vers nos régions des produits à bas prix. D’autres libertés ont également fait leur apparition, tout en restant étroitement surveillées : la liberté religieuse, notamment, et même une manière de démocratie locale, villageoise.
Voilà pour les acquis. Ils ne sont pas négligeables, surtout si on les rapporte à l’époque précédente : selon l’estimation la plus courante, la Chine d’avant Deng Xiaoping a causé la mort de 65 millions de personnes. Pour n’être pas comparables, les méfaits du régime actuel n’en sont pas moins effrayants. Ce qui a permis la croissance chinoise, explique Sorman, est le déplacement, non forcé mais fortement encouragé (notamment en refusant de leur reconnaître la propriété privée), de millions de paysans vers les villes, pour y constituer une main-d’½uvre corvéable à merci. “Pourvoyeur de prolétariat” : voilà l’apport fondamental du Parti communiste chinois (PCC) à la croissance de l’économie ! Sorman, qui use à dessein du vocabulaire marxiste pour décrire la situation, montre qu’en réalité ce sont essentiellement 20% de citadins qui s’enrichissent en exploitant les 80% de paysans chinois : “le paysan chinois qui quitte sa province pour l’usine est nu face aux forces du marché, comme jamais ne le fut un Français ou un Britannique”. En Europe, au temps de la révolution industrielle, il existait des “amortisseurs sociaux” qui aidaient et protégeaient dans une certaine mesure les plus faibles : Eglises, associations de bienfaisance, avant que des institutions publiques ne prennent le relais. Rien de tel en Chine, qui a inventé une forme authentiquement sauvage de capitalisme : “le Parti a créé le seul véritable marché du travail dans l’histoire de l’humanité à n’être tempéré par nulle loi, nul état d’âme, nulle institution collective”. Les seuls “amortisseurs”, ce sont les entreprises étrangères, comme Wal-Mart, qui imposent à leurs fournisseurs chinois des normes de respect de leurs travailleurs.
Voilà qui ne manquera pas de prendre à contre-pied les intellectuels de gauche persuadés que ce sont les multinationales occidentales qui sont responsables de l’exploitation des paysans chinois, et les libéraux ne manqueront pas d’être surpris par l’analyse (formellement) marxiste que propose Sorman du capitalisme chinois. C’est que Sorman, il le prouve livre après livre, est un penseur authentique, un intellectuel qui refuse tous les dogmes, fussent-ils d’inspiration “libérale”. A mille lieues de ces penseurs en chambre qui ressassent constamment les mêmes antiennes, auxquelles ils plient tant bien que mal une réalité qui ne les intéresse jamais vraiment, Sorman a passé un an en Chine et il rend compte en homme libre de ce qu’il a vu. Ce mélange d’analyse de reportage est ce qui fait l’originalité de son ½uvre et ce qui lui donnera, n’en doutons pas, une place de choix dans l’histoire des idées.
Que l’on rentre dans le détail des méfaits du Parti communiste chinois (PCC) et l’on est pris de vertige. L’auteur raconte comment des centaines de milliers de Chinois ont été contaminés par le SIDA en donnant leur sang : et dans la contamination, et dans son traitement, l’Etat chinois porte une écrasante responsabilité. Tout à son entreprise de “planning familial” (un enfant par femme), le PCC a toléré, voire encouragé des pratiques d’une féroce cruauté : “D’une enquête menée par <Chen Guancheng, l’une des personnalités rencontrées par Sorman sur place> dans sa ville il ressortait qu’au moins sept mille femmes, mères de deux enfants, avaient été stérilisées de force, au cours des trois derniers mois, et que plusieurs centaines avaient subi un avortement contraint alors qu’elles étaient parfois enceintes de huit mois ; dans ce cas, le personnel médical des hôpitaux de la ville avait reconnu que les f½tus étaient plongés dans l’eau bouillante pour qu’ils ne survivent pas”. “Aucun Etat n’est innocent écrit l’auteur, mais le Parti communiste chinois se distingue par son exceptionnelle capacité à tuer, voler et mentir”.
Que veulent les Chinois ? Sorman est allé le leur demander. L’agacent manifestement tous ceux qui, particulièrement en Europe, comme il se doit, se piquent de sinitude pour conclure que non, décidément, la Chine n’est pas mûre pour la démocratie; que sa culture, d’ailleurs, ne s’y prête guère. Ce discours, remarque Sorman, est merveilleusement perçu par le Parti communiste chinois, qui ne cesse lui-même de plaider les nécessités d’une “transition” vers la démocratie. Seulement, note Sorman, aucune échéance n’est fixée, et s’il arrive aux régimes autoritaires de se réformer pour céder la place à la démocratie, les régimes totalitaires, eux, ne se réforment jamais. C’est sous la pression extérieure que la démocratie naîtra en Chine, ou elle n’adviendra jamais.
Faut-il commercer avec la Chine ? Pour Sorman, oui : un peu d’ouverture vaut mieux que pas d’ouverture du tout; même confisquée par deux cent millions de citadins, la création de richesse vaut mieux que la misère et la famine. Passant en revue les évolutions probables, Sorman écrit : “Si l’on croit en la dignité, et ce, dans toutes les civilisations, nous devons nous comporter avec cohérence et nous mettre à l’écoute des démocrates chinois. (...) Ainsi devrions-nous boycotter Yahoo jusqu’à la libération du journaliste Shi Tao. (...) il a été condamné à treize ans de prison pour avoir envoyé un mail favorable à la démocratie et dénoncé à la police chinoise par la direction de cette entreprise américaine”. “Les Chinois sont nos frères” : c’est par ce rappel que Guy Sorman conclut sa passionnante odyssée chinoise.
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