Phillip Bimstein travaille à partir d'interviews et de sons enregistrés, qu'il découpe, triture et réorganise avant de composer une partition d'accompagnement. Le résultat est extrêmement rafraîchissant, faussement naïf et souvent plein d'humour.
"Casino" utilise les sons de machines à sous, le bruit de la roulette et les passionnantes considérations d'un croupier-philosophe. La musique un brin ironique contredit la relative froideur du constat ("sur le long terme, tout le monde perd").
"Half Moon at Checkerboard Mesa", une de mes pièces préférées, est basé sur des enregistrements réalisés au Zion National Park dans l'Utah. Grenouilles, coyotes et criquets, samplés, deviennent un orchestre naturel auquel Bimstein ajoute une délicate partition pour hautbois. Le résultat est absolument admirable.
Dans "The Bushy Wushy Rag" Bimstein met en musique l'interview d'un vendeur de bière au stade de Saint Louis qui évoque sa passion du base-ball. Dans ce morceau en particulier transpire ce que j'aime particulièrement chez ce compositeur : il semble "trouver" la musique dans des propos des interviewés plutôt que de la plaquer dessus. On a vraiment l'impression que les phrases musicales naissent spontanément, comme si le vendeur de bière chantait sans s'en rendre compte et que le travail de Bimstein consiste en fait à dévoiler la musique spontanée dissimulée dans la parole.
"Rockville, Utah 1926" est un très beau quatuor à cordes plein de nostalgie.
Enfin, le très touchant (et, à nouveau, teinté de nostalgie) "Larkin Gifford's Harmonica" déborde d'humanité. C'est l'autre trait distinctif de Bimstein à mon avis : l'amour et le respect qu'il porte aux personnes dont il utilise la voix se reflètent dans ses compositions. On réalise alors quel lien profond, celui de la commune humanité, nous attache à des personnes aussi éloignées de nous que L. Gifford ou "Bushy Wushy the Beer Man". C'est la belle leçon de ce disque lumineux.