Pourquoi les gens adhèrent-ils à des idées « douteuses, fragiles ou fausses » ? Raymond Boudon s'intéresse à cette question au moins depuis son livre sur
L'idéologie, ou, L'origine des idées reçues (1986). Dans celui-ci, il distinguait entre deux différentes manières d'aborder cette question qui occupe les sciences sociales depuis longtemps : on pouvait ou bien expliquer cette adhésion par des sortes de mécanismes irrationnels agissant à l'insu des principaux intéressés (« fausse conscience », « refoulement », etc.) ou bien, au contraire, par les raisons que les adeptes avaient d'y adhérer. Il y soulignait que les sciences sociales avaient surtout suivi la première voie, en négligeant la seconde. La première voie distingue rigidement entre les « bonnes » croyances, qui s'expliqueraient par les raisons qu'on peut trouver à leur appui, et les « mauvaises » croyances, qui s'expliqueraient plutôt par des mécanismes irrationnels.
Dans « L'art de se persuader », Boudon plaide pour la seconde voie. Il est possible, affirme-t-il, d'éclairer l'adhésion à des idées douteuses en montrant comment les adeptes, dans la situation particulière où ils se trouvent, ont des raisons subjectivement valides d'y adhérer. Pour ce faire, il est nécessaire de reconstruire cette situation. C'est par cette reconstruction que les raisons subjectives nous apparaissent. Avant cela, la croyance analysée nous paraît extrêmement étrange.
C'est parce que nous n'en voyons pas les raisons que nous sommes portés à en faire le produit de causes (au sens de causes « mécaniques ») plutôt que de raisons. Autrement dit, l'explication des croyances par des raisons est supérieure à l'explication par des causes : elle en rend compte dans ses propres termes. De plus, l'explication mécaniste s'avère souvent verbale, circulaire et ad hoc, lorsqu'elle ne fait, en postulant l'action de mécanismes inconscients et invisibles, que réécrire en termes explicatifs le problème posé par la description de la croyance.
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Pour démontrer la puissance de l'explication par les raisons, Boudon développe notamment un canevas anticartésien trouvé chez Georg Simmel : un agent peut adhérer à une croyance sans avoir immédiatement à l'esprit tous les éléments de cette croyance. Au contraire, certains éléments peuvent être implicites :
« Tous les Dr Watson de la littérature policière sont construits sur le même modèle : ils s'arrêtent toujours à des contextes logiques étriqués, ceux que le scénariste cherche à imposer au spectateur en mobilisant tous les trucs de son métier.
[...] on remarquera que ces cadres logiques restent implicites : ils ne sont pas l'objet de l'attention du spectateur. En même temps, ils ne peuvent pas ne pas être présents à l'horizon de sa conscience, puisqu'ils structurent sa démarche et ses émotions. » (p. 184)
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Loin d'en rester à ces considérations générales, le livre est constitué d'une série d'études de cas concrets. À l'époque où Boudon rédigeait le livre, il ferraillait contre des auteurs peu ou prou relativistes. Le livre entreprend donc de reconstruire et expliciter le cadre implicite qui donne sens à certaines des idées de Thomas Kuhn, Karl Popper, etc. On peut donc aussi lire « L'art de se persuader » comme une étude critique sur la pensée de ces auteurs.
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Lancé sur cette voie, Boudon en viendra ultérieurement à critiquer une autre dichotomie colportée par la tradition sociologique : la dichotomie entre l'explication des idées portant sur des faits et l'explication des idées portant sur des valeurs. À l'idée reçue, qui voudrait que seules les premières sont susceptibles d'être objectives, Boudon opposera l'idée que les idées portant sur les valeurs sont elles aussi susceptibles d'être fondées en raison. Une série d'études de cas à l'appui de cette thèse parcourent plusieurs de ses livres (
Le juste et le vrai : Etudes sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance (1995),
Le sens des valeurs (1999)). Dans ces dernières études, peut-être pour critiquer la dichotomie faits/valeurs, la reconstruction des raisons subjectives des adeptes en vient progressivement à se transformer en reconstruction de leurs raisons objectives.
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Bien avant cette longue plongée dans le domaine des croyances, Boudon adhérait à l'idée que les phénomènes sociaux peuvent être décrits comme un résultat de composition de l'action de différents individus. (On appelle cette idée l'« individualisme méthodologique ».) Pour pouvoir utiliser cette idée pour aborder les croyances, Boudon fut amené à l'élargir et l'assouplir, notamment en la débarrassant de l'idée que l'explication d'une action doit montrer en quoi elle est utile à son auteur. En effet, on n'adhère pas à une croyance en raison de son utilité! Quelqu'un qui croît à quelque chose ne cherche pas simplement à persuader, mais aussi à SE persuader. Il développera cette critique de l'utilitarisme dans
Raison, bonnes raisons (2003).
On peut juger que les positions métathéoriques individualistes de Boudon demeurent insatisfaisantes. Les gens, nous dit-il par exemple, adhèrent à des croyances générales parce qu'ils n'ont pas le temps d'inspecter le détail des faits (« Raison, bonnes raisons », p. 12). Or cette affirmation ne repose-t'elle pas sur l'idée cartésienne que la croyance découle d'une décision réfléchie? On peut penser, à l'inverse, que chacun de nous adhère à mille croyances avant même de s'en apercevoir. (Sur ce point, les réflexions de Michael Polanyi (notamment dans
Personal Knowledge Towards a Post-Critical Philosophy) sont incontournables.) L'important n'est pas là : les livres de Boudon dans lesquels il développe son approche « intellectualiste » des croyances proposent une réflexion solide, claire et fertile qui peut être intégrée dans différents modèles métathéoriques. Une réflexion de haut niveau - du même niveau que celle que présente Philippe de Lara dans
Le rite et la raison : Wittgenstein anthropologue. Une réflexion que gagnera à consulter aussi bien celui qui s'intéresse au phénomène général de la croyance que celui qui est intrigué par des croyances particulières.